(…) Que serait la mémoire si on essayait de la retenir à coup de pinceau ? Certainement des bribes, des taches, des traces d’invisible, mots griffonnés et images qui persistent sur fond gris ou blanc de rêve, hors du temps. La mémoire, ce serait une toile d’Amina Benbouchta, où les objets voltigent, cernés d’oubli, ivres de légèreté. Des apparitions qui intriguent. Mais pour elle, « la peinture est mystère, déclencheur de résurrection».
L’ossature d’un lit étrange d’un autre temps mais qui trouve pourtant sa place dans nos souvenirs. Un lit en fer aérien d’un noir crayonné sur l’espace immaculé de la toile ponctué de formes nuages, de formes présages, entre gris et rouge carmin. Que serait la mémoire si on essayait de la retenir à coup de pinceau ? Certainement des bribes, des taches, des traces d’invisible, mots griffonnés et images qui persistent sur fond gris ou blanc de rêve, hors du temps. La mémoire, ce serait une toile d’Amina Benbouchta, où les objets voltigent, cernés d’oubli, ivres de légèreté. Des apparitions qui intriguent. Mais pour elle, « la peinture est mystère, déclencheur de résurrection».
Ballon-cage fixé en plein envol, squelettes de crinolines sculpturales à la fois moules de perfection et prisons, nuages ou formes fantomatiques, figures vagues, coulures… le tout évoluant dans de grands vides qui installent une sorte de sérénité. Un désordre bien ordonné, minimaliste. « On est à la fois dans des tableaux qui inquiètent parce qu’il y a des têtes coupées, des croix, peu d’objets, mais en même temps il y a un équilibre qui m’importe beaucoup. Le rapport entre forme et environnement et les tensions que cela engendre», insiste Amina Benbouchta. La forme qui revient le plus dans les travaux récents de l’artiste, c’est le lit. « Dans le lit, on naît et on meurt ; c’est une sorte de cercueil. Le lit, même vide, contient une présence ; tout comme le drap qui est pour moi un rappel du suaire, le voile derrière lequel se fait l’apparition. »
Auparavant, l’artiste a toujours peint des chaises, des tables, des objets du quotidien dans leur forme la plus démunie, la plus simple : « Ma peinture est un hommage à la beauté des choses les plus humbles, c’est une ascèse qui honore la mémoire des gens simples et des mystiques, un chemin qui va du soufisme à l’Arte povera... », rappelle-t-elle. « Avec des choses très simples, on peut parler de sujets universels. Une femme qui repasse sur un drap, pour moi, c’est Pénélope et Ulysse, c’est l’histoire, c’est la vie et la mort.» L’œuvre de Amina Benbouchta regorge de références religieuses, mythologiques, appartenant à la mémoire et à la culture de l’humanité : allusion au Saint Suaire, à la Kaâba représentée par un cube parfois transparent, parfois opaque, au vase du Graal, images puisées dans les tableaux anciens des primitifs italiens ou de la renaissance hollandaise, photos découpées dans des magazines, pages de manuscrits anciens, bribes extraites du quotidien, matières diversifiées comme les pans de tentes caïdales, drap, tissus chinés à Derb Omar. L’artiste ne pose aucune limite à son inspiration bien contemporaine ; tout est moyen d’atteindre l’image parfaite, l’image désirée.
«la tache c’est important, j’essaie de la fixer»
« Les éléments que je peins ne sont pas anecdotiques ou narratifs, même s’ils sont parfois figuratifs. Ils évoluent dans un espace intérieur, celui du tableau, essayent de capturer une image mentale en la dépouillant de tout ce qui pourrait la voiler ou l’encombrer.» Comme les adeptes du tachisme, pour elle, tout accident pictural est le bienvenu. « Parfois, cette tache sur la toile me révèle cette image mentale. Il devient alors possible de la capter, de l’appeler. » A l’artiste, on colle pourtant une étiquette de bourgeoise bien lisse. La tache, la coulure, une manière de briser ce carcan où l’on veut l’enfermer ? « Je trouve amusant de jouer sur l’image qu’on peut donner et l’autre facette qui nous habite tout autant. Et puis la tache, c’est important. J’essaye de la fixer, de la montrer le plus possible. La peinture, ce n’est pas propre. C’est quelque chose qui provoque, qui va chercher dans les profondeurs les plus noires. La tache tient du magma, du vivant ; elle porte en elle des étincelles de vie, un monde en gestation. »Depuis peu, les objets commencent à quitter ses toiles pour se camper dans l’espace réel à travers des installations.
Un travail lié à la mémoire
Comme dans le projet qu’elle présente à la Source du lion : une série de vieux volets roulants en bois recouverts d’une plaque de plexiglas, sur laquelle l’artiste dessine légèrement ses motifs puis qu’elle encadre de métal. Un peu comme une mise en boîte : un autre travail lié à la mémoire où, par l’art, l’absence recrée un semblant de retour, de présent.
Deux expositions personnelles très différentes, des dizaines de projets et d’idées notés soigneusement dans ses carnets, des toiles qui se construisent sans cesse dans l’espace de ses yeux et des tas d’objets hétéroclites accumulés dans son atelier en attente de trouver place et sens… Amina Benbouchta s’engage sans concessions dans une belle maturité artistique(1), tout en continuant d’explorer « les vestiges de l’imaginaire collectif », selon la formule de Christiane Jhelil(2). Avec le désir de leur donner une présence, de leur insuffler vie et beauté.
1. Voir monographie La Surface et le cœur, Bernard Collet, éd. Jean-Pierre Huguet, 2009.
2. Plasticienne et critique d’art.
Mona Tamar
, le 4 Janvier 2010
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