Il a la science de la lumière qui s’infiltre, qui caresse et qui révèle. Elle s’avance silencieuse, contourne les formes anodines du quotidien, accroche le subtil et chuchote les palpitations du temps. Les Vélasquez, les Zurbaran et les grands maîtres flamands copiés au musée du Prado renvoient toujours Claudio Bravo aux questionnements d’autrefois. Comment régir les ombres et orchestrer les densités de la lumière, comment faire que la jonction des tons organise la forme, donne des assises au fond, arrime aux volumes des échos et restitue aux passages picturaux la plénitude des contrastes ?
Né en 1936 à Valparaíso au Chili, Claudio Bravo, fils cadet d’un propriétaire terrien, n’a pas vu, enfant, sa carrière artistique encouragée par sa famille. Ses dons en dessin, perçus alors qu’il était pensionnaire chez les Jésuites, lui ont cependant ouvert l’atelier de Miguel Venegas Cienfuentes. Chez ce peintre académique de Santiago, il dessine des répliques en plâtre de la statuaire classique, copie la Dentellière de Vermeer d’après des chromos, toujours fasciné par le travail du bienheureux frère Fra Angelico dont la science de la lumière perle dans le Couronnement de la vierge, l’Adoration des mages ou la Déposition de la croix.
Equilibre du clair et de l’obscur
La copie des grands de la Renaissance italienne ou des maîtres de l’école flamande aiguillonne l’assurance du jeune peintre. Il discipline sa technique, équilibre la science du clair et de l’obscur, multiplie les portraits et voit, à 17 ans, son talent consacré dès sa première exposition. Il est peintre mais habité encore par d’autres passions. Comme il aime la danse, il est incorporé au corps du Ballet national du Chili. Le théâtre l’accueille. Il aime la poésie et y déclame avec feu Federico García Lorca, Antonio Machado ou les poètes chiliens, Gabriela Mistral, Vicente Huidobro et le grand Pablo Neruda.
Reste cette soif irrépressible d’arpenter les galeries et de dresser son chevalet dans un musée. Devant son indéniable talent, ses amis l’exhortent à recentrer autour de la seule peinture son activité et d’envisager le grand saut vers l’Europe dont rêvent tous les artistes.
Les grands du baroque espagnol au Prado
Pour parfaire le métier et ajouter des flammes à la passion, il y a Paris, où l’esprit aime bousculer les routines en art. Le projet d’un voyage en France prend forme. Une traversée particulièrement éprouvante abandonne à Barcelone un Claudio Bravo au bord de l’épuisement. Visiter Madrid devient dès lors obligatoire : il s’y fixe une dizaine d’années. La capitale prône son talent de portraitiste et le Gotha madrilène lui assure la sécurité financière. Il peut poursuivre aussi, au 23 de la Calle de Ruiz de Alarcón, le silencieux dialogue entamé avec Vélasquez, Goya, Ribera, Murillo, Zurbaran… Tous les grands du baroque espagnol l’attendent au Prado.
La Staempfli Gallery organise une première exposition de ses œuvres en 1963. D’autres expositions suivent à New York, puis, Paris, Hambourg, Monterrey et Mexico lui font fête. Il est présent à Madrid, à Bogota et reçoit à Kassel les honneurs de la Documenta… A Manille où il est invité pendant six mois, la Galería Luz présente ses portraits des personnalités philippines brossés à la demande du président Marcos. Peindre, voyager et dialoguer avec ceux qui écrivent l’art qui avance : Mark Rothko, Antonio Tàpies, Antonio López García, Francis Bacon, Antonio Saura, Roberto Matta, Fernando Botero, Chillida… Son nom défraye la chronique quand il se représente nu dans le désert au milieu d’un gigantesque amas d’emballages et de cartons. Sa dérision rencontre le public newyorkais, alors la galerie l’invite à nouveau, à trois reprises.
On se plaît à inscrire l’art de Claudio Bravo dans le registre du nouveau réalisme né par réaction contre l’expressionnisme abstrait, l’action painting et les mouvements qui s’épanouissent sur les symboles de la société de consommation et de la photographie publicitaire comme le Pop Art. Sa place dans le mouvement hyperréaliste reste cependant à l’antipode des chromos familiers de l’american way of life. Il ferre des réalités que métamorphose son regard. Des images décalées comme mesures du temps.
L’histoire de l’art a toujours croisé des praticiens dont les rendus ont mystifié leurs contemporains : Ingres et Meissonnier déjà, et de Gérome à John Singer Sargent encore… nombreux furent ceux qui ont coudoyé le rendu photographique. L’univers des hyperréalistes s’est enrichi des adeptes de la virtuosité technique : Richard Estes, Don Eddy, Malcolm Morley… pour l’école américaine ; Jean Hucleux, Etienne Sandorfi, Jacques Bodin, Gilles Paul Esnault, Andrey Lekarski, Gerhard Richter… en Europe. où placer Claudio Bravo dans ce musée imaginaire et avec quels artistes se sent-il en phase ? Sûrement avec Antonio López Torres dont l’œuvre est préservée à Tomelloso, village qui l’a vu naître et mourir. Bravo avait admiré son lapin mort (Conejo desollado), objet d’un mini-scandale en 1972. Il peint la même année à son tour un agneau : sacrifice pour l’Aïd el-Kebir ou allégorie du Christ symbolisée par Zurbaran autrefois ?
De Vincent Desiderio, peintre américain, il apprécie l’œuvre érudite et la facture qui donne comme des vertiges ambigus à la lumière. Bravo dit son empathie pour les traditions esthétiques de la Renaissance italienne et la reconnaissance qu’il porte aux géants qui habitent son esprit : il pense bien sûr à Rembrandt quand il peint le Turban rouge (1972) ; il interroge Vélasquez quand il copie sa Crucifixion (1982)… Si « son œil amusé dit sa reconnaissance », sa palette franchit les enclos balisés autrefois.
L’appel de Tanger
A trente-six ans, il répond à l’appel de Tanger. Il veut une ambiance propice au travail et à l’écart des trépidations mondaines. Tanger, qui incubait les derniers feux du cosmopolitisme, accueillait entre 1950 et 1960 les représentants de la contre-culture et les cercles délurés de la Beat Generation. Claudio Bravo déniche dans le quartier du Marshan une vaste demeure et un atelier ouvert sur le large avec les côtes espagnoles pour horizon et une vue plongeante sur un cimetière.
La ville comme sa lumière restaient à apprivoiser. Il s’y attelle. D’abord, observer les choses et les gens et, bien que détaché des coutumes de sa terre d’adoption, il en recherche l’esprit et l’âme. « Comme un artisan qui fait ses huit heures par jour, Claudio Bravo a besoin de rigueur », écrit son ami Tahar Ben Jelloun. Il travaille, dessine des papiers froissés, des tissus défraîchis, des fleurs, des poteries, s’attarde sur les fruits quand la brume suinte sur leurs peaux… Le crayon Conté, la mine de plomb, le fusain ou la sanguine extraient sucs et sueurs qui parfument le quotidien. Il suit la course de la lumière ; chaque exercice est une mise en appétit, un jalon fiché le long d’une voie qui mène vers les grands projets entrevus.
Des thèmes omniprésents dans l’art chrétien
Le rendu des personnages fait partie des tâches ambitieuses auxquelles il aime se mesurer. Il traite les figures qui peuplent ses toiles avec un lustre emprunté aux grands maîtres de la peinture classique européenne. Il reprend des thèmes omniprésents dans l’art chrétien : la Nativité, la Crucifixion, l’Annonciation, Saint-Sébastien et des figures des bienheureux. Vivre des mois devant un cimetière le conduit à traiter le thème des Vanités. Une des toiles peinte en 1981 réunit deux personnages. Un homme est endormi et un jeune garçon souffle des bulles avec un roseau. Une table surchargée les sépare. Des pièces de monnaie et des accessoires. La bougie s’est éteinte et, au pied du bougeoir, trône un crâne.
L’artiste recherche toujours l’absolu. Peindre dans le silence du havre élu mais rester étranger aux chocs dont le monde se nourrit. C’est un bonheur qu’il préserve car l’acte de peindre, générateur de passions, a ses exigences. Tels les bâtisseurs des cathédrales d’autrefois, Claudio Bravo hisse chaque toile à la hauteur d’un chef-d’œuvre de maîtrise et répète toujours avec humilité n’avoir pas réussi à faire encore « ce qu’il a envie de faire ».
Arrimé à la lumière de ce Maroc dont il chante les subtilités optiques, son œil s’attarde sur un tapis, suit les irrégularités d’un tissage et favorise d’étranges dialogues entre des bougeoirs, des vases de mosquée, des citrouilles et des écheveaux de laine suspendus à des clous. Les objets rendus avec un luxe amoureux disent le pays, la profusion des connotations symboliques fait ressortir le caractère de son peuple ; Babouches (1989) abandonnées sur un seuil ; Pains (2000) que l’on imagine sortir du four banal ; Épices (2001) alignées dans des sacs en kraft pour une parade des goûts et des senteurs ; Éventails marocains (1994) et autres objets anodins que l’imagination et la sensualité du traitement hissent vers l’éblouissement. Une réalité au-delà du réel. Avec au creux de la pensée ce propos de Delacroix : « Ce qu’il y a de plus réel pour moi, ce sont les illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant. »
Il aime la céramique marocaine dont on le sait désormais un expert. Il partage ses découvertes avec un autre passionné et son presque voisin de Marrakech, le grand galeriste Khalid el Gharib. Car Claudio Bravo, l’amoureux de Tanger, a installé ses derniers ateliers à Marrakech et à Taroudant. Il y questionne par défi les grands thèmes du répertoire classique et revisite les récits dont sa mémoire d’enfant a été chargée chez les Jésuites. Il peint des passages bibliques : une Crucifixion dans le goût de Vélasquez ; un Christ au tombeau (1990), la Tentation de Saint-Antoine (1984), San Sebastián (1995).
Ses draperies exhalent de mystérieux soupirs
Pour le triptyque immense (200 x 300 cm) qui évoque Le Vendredi Saint (1998), il a réduit avec audace le sujet à de simples draperies violettes tendues ; mais les plis du textile frémissent et exhalent de mystérieux soupirs… Comme lui semblent étrangères les défroques dont Léonard, Rubens, Le Gréco ou Poussin ont revêtu le Nazaréen ! Depuis qu’il vit au Maroc, la réalité historique a pris les habits des hommes qui vivent près de lui. Pour La Cène (1994), il s’est éloigné de la perspective voulue par Vinci pour le réfectoire du monastère Santa Maria delle Grazie. Ses apôtres – son chauffeur, des voisins, des amis – sont en djellabas et portent haïks et caftans.
L’interprétation de Claudio Bravo gomme les tensions qui suintent dans l’évocation par la peinture chrétienne du dernier repas du Christ. Une composition dégagée de tout discours idéologique et qui rend sa vérité au message historique. Souple, insensée, descriptive et tout en nuances est la palette de Claudio Bravo. Son message traverse les miroirs d’un pas allégorique. Sa parade picturale survole le surnaturel et sa poésie prend assise sur le murmure des choses.
Maurice Arama
, le 13 Juillet 2010
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