Simon Njami pose devant une photographie de Lamia Naji, On the road again... Looking for signs I, série "Vertigo", 2008
« Il n’est pas normal que Beaubourg, la Tate ou le MoMa commencent à collectionner des œuvres contemporaines d’artistes africains et que l’Afrique, elle, ne fasse rien »




Quel regard porte le monde sur l’art africain ? Comment produire, de l’intérieur, des évènements qui révèlent nos artistes ? Comment mieux faire dialoguer Afrique subsaharienne et Maghreb ? Entretien avec Simon Njami.
Son œil est grondeur, presque torve. Il contient, profond, quelque chose de révolutionnaire. Simon Njami ne s’apprivoise pas. En tout cas, pas tout de suite et jamais tout à fait. Pourtant, l’humour s’amène, gagne et perce. Si précis, implacable. Pourtant, quelques sourires et quelques verres, des cigarettes et un échange, généreux. Simon Njami est pluriel, chargé de la couleur des mots et des rencontres. Il y a l’écrivain et, derrière, il y a le directeur artistique des Rencontres africaines de la photographie à Bamako en 2001, 2003 et 2005, le commissaire d’exposition d’Africa Remix en 2005 et du pavillon africain de la 52e Biennale de Venise en 2007. Voilà pour les grandes aventures. Co-fondateur et rédacteur en chef de la Revue Noire, Simon Njami continue de penser l’art contemporain, l’Afrique, le monde et tout le reste.
Comment le regard du monde de l’art occidental sur les artistes africains a-t-il évolué ?
Simon Njami : Je vous mets au défi de me citer une exposition majeure exclusivement dédiée aux artistes africains depuis Africa Remix. Le regard du monde de l’art sur les artistes africains n’existe pas. Avant 1991, il n’y avait pas un Africain à Venise. Et les premiers à s’être intéressés d’une façon un peu sérieuse à la création africaine étaient les ethnologues. Or, ils s’intéressaient au vieux bois et leurs recherches ne portaient pas sur l’esthétique, l’histoire de l’art. On peut pardonner un temps aux braves commissaires occidentaux leur aveuglement mais à partir du début des années 90, il eut été difficile pour eux de prétendre que l’art contemporain africain n’existait pas. Aujourd’hui, nous nous sommes éloignés du discours sur l’authenticité mais pour tomber dans le piège de ce que nous appelons les usual suspects, c’est-à-dire les artistes que l’on voit beaucoup et qui font le tour du monde. Personnellement, je ne sais toujours pas ce qu’est un Africain. Simplement, le monde de l’art est tellement «courageux», «aventureux» et «intrépide» qu’il attend tranquillement que les artistes soient montrés par d’autres pour les intégrer.
Que manque-t-il à l’Afrique pour qu’elle puisse révéler elle-même ses artistes ?
Des plateformes, des lieux et des moments mais il faut des propositions pertinentes, stimulantes. Il faut aussi que l’Afrique pense à conserver ce qu’elle a. On se plaint que le Louvre, le British Museum soient remplis d’œuvres du passé africain. Si les Africains ne font pas leur boulot, dans 200 ans, les prochaines générations pourront tenir le même discours. Il n’est pas normal que Beaubourg, la Tate ou le MoMa commencent à collectionner des œuvres contemporaines d’artistes africains et que l’Afrique, elle, ne fasse rien.
Quelle politique culturelle pour l’Afrique ?
Il faudrait un grand printemps africain qui ne tourne pas à l’hiver, à l’orage. Il y a un changement fondamental et générationnel à opérer. Le Cameroun, dont je suis originaire, vient d’élire un «jeune homme» de 78 ans. M. Abdoulaye Wade au Sénégal est un «jeune homme» de plus de 80 ans qui voudrait se faire réélire. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume africain. Léopold Sédar Senghor est le seul président à avoir consacré 30 % du budget de l’État à la culture et l’éducation. Pour pallier l’incompétence des pouvoirs, il y a beaucoup d’initiatives privées mais elles ne sont pas suffisantes - Bisi Silva au Nigéria, Moataz Nasr en Egypte, Doual’art au Cameroun, le Go Down Arts Center au Kenya, la Triennale de Luanda, la Biennale de Lubumbashi, les foires d’art contemporain de Johannesburg et de Marrakech... Toutes ces initiatives vont peut-être contraindre les pouvoirs étatiques à prendre conscience, à terme, de l’enjeu de la bataille. Il n’est pas de pays dit «civilisé» qui n’ait compris que la culture est une arme d’exportation et de rayonnement. Seules les autorités africaines sembleraient ne pas en être conscientes.
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