Sur une étendue froide et lisse, la terre s’est frayé son territoire en couleurs chaudes et vivantes. L’aluminium est devenu alors paysage de lune et de levers de soleil. Le lieu rêvé pour que naissent des fleurs tourbillons, pour qu’éclatent des orages qui dessinent leur foudre sur des pigments sombres. Lunes, percée de fleurs, prismes, éclairs, ondées de lumières, qui viennent du fond de l’espace… Eléments qu’on dirait ordonnés par un peintre japonais des temps anciens. C’est Diego Moya, l’artiste, l’architecte, l’alchimiste qui a réussi à relier l’inerte au vivant. A donner à un métal si peu visible dans les espaces d’exposition une nouvelle noblesse.
L’aluminium ici n’est plus un simple support pour photos, caché, recouvert, il est part de l’œuvre, il est part d’un équilibre que l’artiste lui-même impossible à réaliser. Il est espace. « Il a fallu beaucoup de temps pour concilier la matière avec le métal, le non malléable avec le malléable. Mais je voulais, je tenais à cette « bipolarité » qui m’a depuis toujours habité. Je suis à la fois du Nord et du Sud. Les deux pieds sur deux continents différents. Le fait de les porter tous deux en moi ne m’a jamais encombré. C’est même là où j’ai puisé mon art. » Deux continents qui passionnent l’artiste et qu’il habite à la fois. L’Europe et l’Afrique. Madrid et Asilah. Le nord et ses terres froides, son attachement aux nouvelles technologies, ce qui explique ces pointillés discrets qui parsèment l’aluminium de Diego Moya. « C’est un peu ma façon d’exprimer le monde invisible de l’informatique. Le substrat qui la soutient. Ses codes, ses signes, ses pixels ; tout son côté abstraitqui passent à travers cet espace cosmique qui est l’espace informatique. » Et puis la matière vibrante, chaude, où la nature s’exprime encore à travers des pigments aux couleurs chaudes, des sables de rivière et de montagne, des brindilles, des herbes que vacillent presque encore sous la caresse du vent. « J’ai voulu réunir cette culture africaine beaucoup plus attachée à la matière et à la terre, à celle de l’occident. C’est cela le véritable défi, pouvoir les réunir comme j’ai réuni un métal froid à une matière chaude. Et c’est un peu mon point de vue qui devient politique. Le monde contemporain doit réconcilier ses contradictions, rapprocher ses continents. Il ne faut pas rester cloisonné dans un monde de frontières ».
La matière, c’est aussi une mémoire, des messages venus de loin avec l’incursion dans ce travail récent, de Gygabites (Voir diptyk n°2), l’œuvre qu’avait effectué Diego Moya sur les roches d’Asilah. « J’ai cette fois isolé quelques motifs que j’ai incrusté dans l’espace du métal. Sur la toile, c’était vivant, c’était tout le dialogue de la roche repris par la peinture, alors qu’ici ce sont des bribes que l’on voit, la matière figée dans un autre support, le motif emprunté à sa nature. Ce sont comme des météorites qui ont traversé le métal. C’est là aussi que j’ai découvert que ces motifs pris à part sont similaires à des dessins préhistoriques. »
Sur l’aluminium, côtoyant la matière, des touches de peinture, traces encore visibles de pinceau. « La peinture pour moi est vitale, sa présence est vitale, même sur aluminium. » L’œuvre se délie, colossale. L’artiste a tout réalisé dans son atelier en Espagne, ne voulant confier ce travail à personne d’autre. « Quand j’ai commencé à travailler à cette série, il y a quatre ans, j’ai trouvé cela très difficile, presqu’impossible de concilier l’aluminium avec la matière. Je n’arrivais pas au début à les harmoniser ; j’étais dans une nouvelle approche, je ne savais pas ce que j’allais en obtenir, c’était une nouvelle expérience, une nouvelle façon de travailler. Pour l’aluminium, j’ai sorti ma casquette d’architecte et de graveur pour le travailler. Je voulais être sur cette œuvre du début à la fin. Garder la liberté de mon geste qui fuse, qui décide du cheminement de chaque « toile » réalisée. »
Résultat de ce travail acharné nourri de convictions et de passion, une œuvre inédite, d’une beauté fulgurante, une ode à la différence. Une ode offerte à l’œil par l’artiste, par le poète Diego Moya.
Afaf Zourgani
, le 12 Février 2010
Commentaires
La vision
Bravo, Afaf, par ton article sur D- Moya. C'est vraiement extra ton approche à une oeuvre sans répères comme celle-ci. Mais, pour quoi le titre "Lumière et Sens" de cette expo?, peut être un coté caché, un endroit de la "vision" intérieur?
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