À regarder les toiles des fondateurs du mouvement d’avant-garde CoBrA, actuellement exposées au Musée Mohammed VI, surgissent des correspondances avec les peintres modernes marocains. En particulier Jilali Gharbaoui, comme en attestent ces trois œuvres issues de la collection de la Fondation Atijariwafabank.
L’exposition CoBrA actuellement montrée au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain à Rabat renseigne le visiteur sur le mouvement artistique européen majeur de l’après-guerre (1948-1951). Des œuvres d’artistes tels que Karel Appel, Nieuwenhuys Constant, Asger Jorn, Corneille, Pierre Alechinsky ou encore Jacques Doucet offrent au regard un chapitre de l’histoire de l’art contemporain. Ce qui est judicieux dans les expositions de ce genre lorsqu’elles sont en vue au Maroc, c’est qu’en plus de donner à voir des œuvres originales, majeures, elles suscitent visuellement chez le public et les spécialistes des résonances avec des œuvres de l’histoire de l’art locale. Ceci, d’autant plus que derrière des rapprochements formels et esthétiques, se dessine une histoire partagée de rencontres entre artistes, poètes et critiques d’art lors des séjours d’études d’artistes marocains comme Jilali Gharbaoui, Farid Belkahia ou Mohamed Melehi.
« CoBrA : Un serpent à multiples têtes » raconte une cartographie européenne tracée par plusieurs figures artistiques. Lorsqu’on se penche sur les trajectoires géographiques des artistes marocains de la modernité, l’on se rend à l’évidence que la question des itinéraires est centrale dans l’évolution des formes et des signifiances de leurs œuvres. Depuis son départ en France en 1952 pour ses études à l’École des beaux-arts de Paris, le parcours artistique de Jilali Gharbaoui (1930-1971) l’a amené à rencontrer les avant-gardes européennes et à interagir avec des œuvres de cette expression. De sa découverte de la nouvelle école de Paris et de l’art informel, de sa proximité avec l’historien et critique d’art Pierre Restany (1930-2003), jusqu’à sa rencontre avec la veine CoBrA (dès la fin de 1950, Appel, Constant et Corneille s’installent à Paris), Gharbaoui s’imprègne d’une réalité artistique nouvelle et enthousiasmante.

Qui influence qui ?
Il serait néanmoins risqué de regarder les œuvres de Gharbaoui en résonance avec celles de CoBrA, en considérant de façon fermée une influence unilatérale qu’auraient eue les avant-gardes européennes sur les artistes du Maroc. Les artistes CoBrA, dans leur remise en cause de l’art occidental, découvrent très tôt, dans les collections muséales à Paris et à Amsterdam, des objets d’art venant de cultures différentes, y compris celles du Maghreb. Aussi, les voyages d’un artiste tel que Corneille en Afrique du Nord à la fin des années 1940 et dans les années 1950 interviennent de façon décisive dans l’évolution même de sa peinture. De ces flux, entre une réalité artistique locale et celle plus dynamique de la modernité européenne, naît cependant un tiraillement que vit Gharbaoui entre la situation de la peinture au Maroc et celle vécue en Europe. L’artiste exprime ce sentiment en réponse au questionnaire de Toni Maraini dans le numéro 7-8 de la revue Souffles paru en 19671. Le peintre y décrit la situation de la peinture en Europe à la fin des années 1950 et fait référence à son séjour en Hollande, entre 1965 et 1966, plus d’une décennie après l’éclatement du mouvement CoBrA.
Gharbaoui trace la courbe de son évolution picturale, de l’influence, à ses débuts, de l’impressionnisme français, de la peinture hollandaise ancienne et de l’expressionnisme allemand, avant la révélation de la peinture abstraite, qu’il adopte rapidement. S’il arrive à Amsterdam après la dissolution du mouvement CoBrA en 1951, il en découvre néanmoins les traces et la continuité sous-jacente dans une période d’effervescence marquée par les émeutes d’Amsterdam auxquelles, raconte-il dans son entretien avec Gilbert Michel, il assiste en échangeant avec les militants « Provo ». Ces derniers portent des positions contre-culturelles et se réclament de l’affiliation CoBrA grâce au peintre Constant.

Les productions de Gharbaoui dans les années 1966-69 portent les marques des allers-retours que le peintre fait entre le Maroc et l’Europe. On y décèle toujours le souffle de l’abstraction lyrique et une inclination progressive pour l’expression CoBrA, le mouvement européen de l’après-guerre étant lui-même une fusion des tendances modernes de l’abstraction, du surréalisme et de l’expressionnisme. Les peintures de Gharbaoui sont compactes, portant des contrastes chromatiques entre le noir et les couleurs vives. Comme on le constate dans ce Sans titre (non daté) où la matière investit toute la surface de la toile dans une gestualité à la fois spontanée et frénétique, tandis que les couleurs vives, rouge et jaune, émergent au milieu de tonalités sombres, évoquant des formes imaginaires et des silhouettes d’un bestiaire fantastique aux motifs oculaires tourbillonnaires. Le Sans titre daté de 1969 (technique mixte sur toile) offre un lexique formel et chromatique proche de la veine CoBrA et de peintres comme Asger Jorn et Karel Appel. Les couleurs claires et le jeu des lignes (noires) y rappellent un art enfantin et dégagent des tonalités joyeusement dynamiques à la forme totémique spontanée. La peinture Sans titre datée de 1967 suggère, quant à elle, l’expression d’un primitivisme, notamment par le langage des lignes noires verticales et courbes à l’allure spontanée rappelant les peintures rupestres aux silhouettes et symboles sombres et énigmatiques.
Le monde intérieur inquiet de Gharbaoui investit ces peintures autant que son corps qui les marque d’une gestualité fiévreuse. Il s’agit du monde intérieur d’un homme à la généalogie fragile, en quête d’ancrage et en lutte avec une histoire personnelle d’abandon ; et il est question de l’expression d’un peintre en attente de la reconnaissance des siens. S’il est vrai que le destin tragique de l’homme a fait la légende de l’artiste, Jilali Gharbaoui reste cependant celui qui ouvre la porte de façon abrupte et entre de plain-pied dans la modernité artistique.
Par Nadia Sabri
