L’Institut du Monde Arabe à Paris consacre, jusqu’au 5 janvier 2025, une rétrospective à Mehdi Qotbi. Connu du public marocain en tant que président de la Fondation Nationale des Musées, c’est pourtant la peinture qui a marqué le début de son parcours. Rencontre.
Comment est née votre vocation de peintre ? Je dirais que c’est la peinture, les couleurs qui sont venues à moi, qui m’ont sauvé et ont dessiné ma trajectoire de vie. C’est ce tigre que j’ai peint dans le club de scouts du lycée militaire de Kénitra – le club s’appelait « Les Tigres » – qui a contribué à ma renaissance. On nous avait demandés de nous distinguer des autres clubs en embellissant notre local. À cet instant, personne n’osait prendre le pinceau et c’est cette envie de vivre, d’attirer l’affection de l’autre qui m’a poussé à m’approprier cet outil. J’ai dessiné un tigre prêt à bondir avec une spontanéité surprenante, et à partir de ce jour-là, le regard de mes camarades a changé et je commençais à exister. L’homme politique Pierre Bérégovoy, lorsqu’il m’a remis en 1990 ma première décoration, a souligné avec humour dans son discours que je n’avais pas que du talent, mais aussi du culot.

Comment avez-vous été conforté dans votre désir de peinture ? En 1967, je souhaitais devenir apprenti-journaliste alors que je savais à peine lire et écrire le français à cette époque. Je partais à la rédaction du Petit Marocain où Monsieur le Comte, rédacteur en chef, me remettait souvent des invitations pour des manifestations culturelles. Je me souviens avoir été au Centre culturel français pour visiter une exposition de lithographies de Schneider qui était peintre de l’abstraction lyrique. Parmi les personnes présentes, je remarque un homme très élégant portant un nœud papillon, et c’était Jilali Gharbaoui. Je me présente à lui en tant que peintre et il me propose de lui apporter mes travaux alors que je n’avais presque jamais rien peint. J’avais passé la nuit à réaliser mes premiers travaux sur papier. Il m’a invité à déjeuner, à une époque où je n’avais pas de quoi manger. Il était en compagnie de deux avocats, ses collectionneurs, auxquels il a intimé l’ordre d’acheter mes œuvres pour 20 dirhams chacune. C’était la première fois où je me trouvais avec une telle somme. Cela m’a permis d’acheter du papier, des pinceaux pour continuer de travailler.Que peigniez-vous alors ? J’essayais surtout de reproduire maladroitement des œuvres qui me parlaient et que j’aimais. J’ai retrouvé le troisième ou quatrième dessin que j’avais réalisé et offert à Madame Aziza Bennani (ancienne Ministre de la Culture et représentante du Maroc à l’Unesco), des peintures qu’elle m’a redonnées par la suite et qui sont exposées à l’IMA. Dans ce travail, on retrouve des formes figuratives, mais aussi des signes précurseurs. Ces signes et ces mots représentent cette envie que j’ai toujours eu de communiquer et d’aller vers l’autre.

Vous suivez par la suite une formation aux Beaux-Arts de Rabat, puis allez en France, aux Beaux-Arts de Toulouse et de Paris.Je suis allé rendre visite à Monsieur Alerini, qui était directeur des Beaux-Arts de Rabat. Je lui ai parlé de mon envie de peindre malgré mon manque de moyens financiers. Ça m’a permis de rencontrer plusieurs personnes dans ces ateliers, notamment des amateurs d’art. Mais l’envie de quitter le Maroc était constamment présente. Le désir d’aller à Paris s’explique car c’était alors la capitale de la culture, lieu où tous les artistes que j’admirais avaient séjourné ou habité. La première ville à m’accueillir était Toulouse. J’ai aimé cette ville, ses habitants qui ne me demandaient pas d’où je venais, quelles étaient mes origines sociales et qui m’ont ouvert leur porte et leur cœur. Cette époque était bénite, une vraie renaissance. J’y ai appris la peinture et les bases du dessin. Est-ce à cette époque que se met en place votre écriture plastique et l’intérêt que vous portez notamment au mot ?L’utilisation de l’écriture est venue lorsque j’ai obtenu mon diplôme national des Beaux-Arts, avec l’appui de mon professeur, Monsieur Daniel Schintone, qui m’a donné l’argent pour me rendre aux épreuves qui se déroulaient alors à Bordeaux. C’était un père pour moi, un confident qui m’a permis de me former sans contrainte. C’est alors que l’écriture sur les devantures des boutiques du quartier de Takkadoum qui avait bercé toute mon enfance m’est de nouveau apparue. Quand j’allais faire les courses pour ma mère, je regardais ces écritures accompagnées souvent de dessins. De là jaillissaient des choses exceptionnelles : chaque boutique diffusait de la musique à tue-tête. C’était un bol d’oxygène chaque fois que j’allais faire les courses. Je réalise alors, sur les conseils de mon professeur, que le lien fort avec mes origines, ce ne peut être que cette écriture arabe que je dois aussi « désécrire » pour mieux renaître.

S’agissait-il d’inventer ou de tisser votre propre langue en peinture, en incluant cette dimension musicale dont vous parlez justement ?Vous avez souligné en peu de mots tout le cheminement de mon parcours. La musique, le tissage, la « désécriture » et l’amour, c’est en effet ce qui caractérise mon travail. Il y a cette volonté de rupture avec mes origines, mais en montrant aussi cette appartenance au Maroc. Concernant l’écriture, je n’avais pas envie de faire de la calligraphie. Je ne suis pas calligraphe, contrairement à ce que l’on dit parfois de mon travail. Dans la calligraphie, vous respectez le signifiant de ce que vous écrivez. Je pars du fait que mes mains sont rythmées par les battements de mon cœur, par cette passion et cette émotion qui me sont données par l’écoute de musiques, par la rencontre d’une personne ou la lecture d’un poème. Voilà comment les choses naissent et se transforment. J’avais envie de retrouver ma propre voix. Cela me rappelle cette visite de Dominique Bozo (historien d’art et ancien Président du Centre Pompidou, ndlr) dans mon atelier, qui me disait que lorsqu’on s’éloigne de mes œuvres, elles s’apparentent à une forme de minimalisme abstrait et qu’en s’en rapprochant, on découvre souvent une écriture derrière laquelle se retrouvent aussi une culture et une modernité.Votre peinture comporte une dimension poétique qui explique peut-être les nombreuses collaborations que vous avez aussi tissées avec des écrivains renommés.La première rencontre qui m’a été offerte était avec Michel Butor. Je suis allé lui rendre visite à Nice, par l’intermédiaire d’un ami compositeur. Il m’a demandé de créer un espace dans lequel il pourrait dialoguer avec moi. Je me suis trouvé face à quelque chose de passionnant que je recherchais depuis des années : le dicible et l’illisible. Cette illisibilité que moi j’offrais devenait lisible à travers les mots de Butor, mais aussi par la suite avec Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Nathalie Sarraute, Édouard Glissant, Jacques Derrida ou Václav Havel. Ces rencontres humaines se sont transformées en complicité sur la toile ou sur le papier, puis en amitiés fortes. Je suis reconnaissant envers Dieu de m’avoir donné cette chance exceptionnelle d’évoluer au contact de ces grandes personnalités qui laissent une trace dans l’histoire de l’humanité.

Ces rencontres ont donné lieu à la publication de livres d’art ?Absolument, c’est ce que j’ai appelé les « rencontres écrites ». Cela a fait naître des moments de bonheur profond. Parfois je me demande de quel siècle je suis quand je réalise que j’ai eu la chance de côtoyer Aragon, de travailler avec Yves Bonnefoy dont la rencontre a été déterminante. On a réalisé deux livres ensemble. Il m’a exposé avec ses amis artistes Zao Wou-Ki, Antoni Tàpies, Cartier-Bresson. C’est un homme qui a été d’une générosité inouïe avec moi. Je me souviens aussi d’un autre grand poète, André Pierre de Mandiargues, qui a écrit un poème de six pages donnant un livre publié aux éditions Fata Morgana. J’entends encore ses paroles me disant : « Votre œuvre est comme un champ où l’on sème simplement des graines qui poussent toutes seules. Par le regard que je porte simplement sur votre travail, mes phrases et mes mots fusent pour les accompagner. »Lorsque vous étiez en France où vous enseigniez, à quelles occasions votre travail était-il montré ?La vie n’était pas celle d’aujourd’hui. Très peu d’artistes arabes étaient montrés en France. Je m’étais lié brièvement, sur les conseils d’une grande galerie parisienne et du critique Jean Clair, avec la galerie Rodolphe Stadler située rue de Seine, à Paris. C’était une des rares galeries à exposer de l’écriture. Dans les années 1970, le peintre iranien Charles Hossein Zenderoudi y était exposé. Rodolphe Stadler m’a conseillé de rencontrer les lettristes. Ils étaient totalement illuminés à l’époque, ils me paraissaient surprenants par leur discours. Il faut dire que pendant mes premières années à Paris, après les Beaux-Arts de Toulouse, je n’ai pas peint car je trouvais que mon travail manquait de maturité. Puis, j’ai eu des propositions d’exposer dans des salons. En 1981, je suis allé voir la galerie de Seine de Tessa Herold que je connaissais et à laquelle j’ai proposé d’organiser une exposition sur l’écriture. Bernard Quentin et Jean-Clarence Lambert m’ont accompagné pour la réalisation de ce projet. Déjà à Toulouse, j’avais exposé dans plusieurs galeries et salons. Une autre exposition a été très importante pour moi. C’était en 1984, après l’arrivée de la Gauche au pouvoir et de Jack Lang, elle s’appelait « La rime et la raison ». Elle présentait au Grand Palais des œuvres issues des collections de madame Dominique de Ménil. J’ai fait à cette occasion la connaissance du grand marchand Alexandre Yolas qui m’a fait rencontrer Madame de Ménil. Elle m’a rendu visite à mon atelier et m’a acheté plusieurs travaux : des gouaches, des œuvres sur papier. Elle m’a aussi fait rencontrer sa sœur, Sylvie Boissonnas, une des grandes donatrices du Centre Pompidou qui m’a organisé une grande exposition au Centre d’art de Flaine. Elle m’a invité par la suite pour l’inauguration de son musée à Houston où j’ai rencontré les plus grands architectes, artistes et marchands du moment. Voilà, la vie est belle vraiment ! Je suis tellement heureux de vous raconter cette histoire.

Quel lien entretenez-vous encore aujourd’hui avec la peinture alors que vous êtes aussi Président de la FNM ?La peinture reste mon oxygène quotidien. Avec notre équipe de la FNM, si nous réussissons notre mission, c’est grâce à cette passion partagée. La peinture a fait de moi ce que je suis devenu. Ces couleurs, ces écritures irriguent mes veines, mon sang et mon cœur. J’ai trouvé une forme de cohabitation en moi-même pour continuer de servir et de travailler. Je sers une cause qui me passionne. J’ai toujours cette passion de partager. Vous ne pouvez pas avancer si vous n’avez pas une passion pour réussir. Si aujourd’hui on a pu exposer Picasso, Matisse, les impressionnistes, c’est aussi parce que ma réputation en tant qu’artiste sérieux me crédibilise auprès des personnes avec lesquelles je collabore pour toutes les expositions qui restent encore à venir. L’art ne me quittera jamais.Propos recueillis par Olivier Rachet Rétrospective Mehdi Qotbi, Institut du monde arabe, Paris, du 15 octobre 2024 au 5 janvier 2025.