Paris Photo 2024 ouvre le champ à d’autres pratiques

Pour cette 27e édition qui a fermé ses portes dimanche 10 novembre, l’une des foires internationales les plus attendue des collectionneurs et des amateurs réinvestit le Grand Palais avec une programmation hors-normes, reflet de la vitalité et de la diversité de la photographie contemporaine. 
Le rendez-vous des férus de photo a à peine commencé que la foule se bouscule déjà dans l’écrin du Grand Palais, édifice tout récemment restauré. Il est 15 heures ce mercredi 6 novembre, et les 240 exposants de Paris Photo 2024 venus du monde entier s’agitent pour répondre aux demandes des nombreux visiteurs, commissaires d’expositions, collectionneurs, personnalités politiques et du monde des affaires. Les ventes ont déjà commencé avec des pièces allant de quelques centaines d’euros à plusieurs centaines de milliers. L’engouement de cette année s’explique par la présence sur la foire d’un grand nombre d’œuvres mêlant la photographie et d’autres médias. Comme le soulignent Florence Bourgeois et Anna Planas, respectivement directrice et directrice artistique de Paris Photo, dans leur mot de présentation, cette édition est axée sur « la célébration des grands noms mais aussi sur des dialogues entre les œuvres historiques et les pratiques contemporaines ».  Plus loin que la photographie« Juste après la crise sanitaire, les ventes de photos ont explosé, mais ces dernières années, les budgets s’amoindrissent, et les pièces alliant différents mediums se vendent bien sur le marché de l’art contemporain. Les photographes et les galeristes suivent cette tendance », explique Orlando Gentils, directeur artistique de la galerie Annie Gentils basée à Anvers. Sur son stand comme sur d’autres, les paysages sont à l’honneur, avec des travaux basés sur les éléments de la nature, et tout particulièrement l’eau, en lien direct avec les préoccupations climatiques. Les tirages analogiques sont spécialement prisés par les artistes car ils laissent le champ libre à l’ajout d’autres mediums, la peinture, le collage, ou le dessin. Les portraits sont plus présents sur d’autres stands, comme celui de la galerie Bidlhalle (Zurich/Amsterdam) avec des travaux sur la lumière en référence directe avec la peinture de Rembrandt, et d’autres sur le mélange des pratiques visuelles, comme ce portrait de la danseuse japonaise moderne Madoka Kobayashi capturé derrière une vitre par Casper Faassen, peintre hollandais qui avoue utiliser son appareil comme un pinceau. « Nous avons choisi des artistes qui allient les mediums de la photographie et de la peinture, mais de manière différente. Leur esthétique rappelle celle des tableaux hollandais des précédents siècles qu’ils mettent en scène. Il y a aussi une nostalgie pour l’analogique et un désir de revenir aux origines de la photographie », note Mirjam Cavegn, directrice de la galerie. 

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Casper Faassen, « Matchima Pine Trees », 2022. Bildhalle galerie.

Pour célébrer le centenaire du surréalisme, le réalisateur et scénariste américain Jim Jarmusch a été invité à réaliser un parcours d’œuvres accompagné d’une conversation en public avec l’artiste et de la sortie en salle de son film Return to Reason réunissant quatre films de Man Ray nouvellement restaurés. Un autre centenaire, celui de Robert Frank, à qui la galerie Pace (New York, London, Séoul, Hong Kong, Genève, Los Angeles, Tokyo) consacre une exposition solo à l’entrée de Paris Photo. Thomas Zander propose en outre une exploration de son influence sur les générations suivantes, et une mise en lumière de son travail éditorial est à découvrir chez Steidl. Parmi les autres figures majeures, on trouve Hiroshi Sugimoto chez Fraenkel, Charlotte Perriand chez M77, ainsi que Nil Yalter chez Mira Madrid ou Claudia Andujar chez Vermelho.Des voix nouvelles Réalisé en partenariat avec le ministère de la Culture et avec le soutien de Women In Motion, le parcours Elles x Paris Photo est cette année curaté par Raphaëlle Stopin. Depuis 2018, ce programme a permis d’augmenter la représentation des femmes artistes sur la foire de 20% à 38%. Pour la première fois cette année, il se renforce d’une aide concrète à quatre galeries proposant des expositions monographiques ou collectives de femmes photographes.En parallèle d’Émergence qui met en avant la dynamique en cours de la nouvelle génération d’artistes avec 23 expositions solo soutenues par de jeunes galeries, la grande nouveauté de cette année est le lancement de Voices, un secteur entier de la foire dédié à la (ré) émergence de scènes artistiques marginalisées. Trois commissaires internationaux, Elena Navarro, Azu Nwagbogu et Sonia Voss, sont invités à concevoir une proposition autour de thématiques contemporaines incluant : la construction de l’identité et la dissidence politique ou sexuelle chez différentes générations d’artistes d’Amérique latine ; la restriction des libertés et la normativité des images au cours des années 1970 et 1980 en Europe de l’Est ; la remise en question de l’objectivité des images d’archives par les artistes africains. 

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Vue d’ensemble des œuvres de Joana Choumali. Loft Art Gallery

Parmi les artistes les plus en vue du moment dans ce nouvel espace de Paris Photo, Joana Choumali, exposée par la galerie Loft (Casablanca/Marrakech). Cette plasticienne ivoirienne est en outre représentée dans le secteur principal par la 193 Gallery (Paris/Venise), avec une grande photo tirée sur canevas rebrodée à la main, dont le prix s’élève à 200 000 euros. L’enseigne française dédiée à l’art contemporain du Sud global, a choisi de montrer ici les œuvres mixed medias de femmes africaines, telle la Kenyane Thandiwe Muriu qui compose des tableaux originaux mêlant kanga (un textile d’Afrique de l’Est utilisé pour passer des messages) et des portraits de femmes africaines, une façon de détourner le modèle des timbres de l’époque coloniale britannique avec la Reine Elizabeth et de se réapproprier l’histoire.

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Thandiwe Muriu, « Woven Voices – Alone Alone One Cannot Produce History », 2023.

Présences arabesLa scène contemporaine arabe est également représentée dans l’espace principal de la foire. Loft (Casablanca/Marrakech) expose Alia Ali, plasticienne yéméno-bosniaque vivant entre les États-Unis, le Maroc et l’Inde, et dont des œuvres mêlent aussi photographie et textiles traditionnels d’Afrique ou d’Asie. 

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Œuvres de Alia Ali présentées par Loft Art Gallery

La galerie Tanit (Beyrouth/Munich) propose une sélection sous le thème de l’ombre et de la lumière, avec des photographies d’artistes internationaux comme Giuliu Rimondi ou Elger Esser réalisées au Liban et en Palestine, mais surtout des œuvres mixed media de Libanais comme Rania Matar ou Gilbert Hage. La plus marquante est Beirotopia de Randa Mirza, lauréate du prix Folio Photo Review 2023 aux rencontres d’Arles 2023. Un essai visuel à portée biographique prémonitoire de la crise multidimensionnelle que traverse le pays, basé sur les collages d’images personnelles et d’archives.  

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Randa Mirza, sans titre 4 (cowboys), tirée de la série « Parallel Universes », 2008. Galerie Tanit

En écho également avec l’actualité, la présence de l’artiste contemporain palestinien Taysir Batniji est remarquable avec une exposition solo sur le pavillon du Centre national des arts plastiques (CNAP) intitulée Gaza Walls (2001) – une série réalisée durant les premiers mois de la Seconde Intifada -, puis une autre sur le stand de la galerie Éric Dupont (Paris), montrant des clichés de maisons détruites après les bombardements israéliens en 2008-2009, accompagnés pour chacun d’une courte description comme dans une agence immobilière, symbole de la résilience d’un peuple. 

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Taysir Batniji, « Maison n°1 », 2009. Galerie Eric Dupont.

À noter enfin que le duo d’artistes composé du franco-marocain Mustapha Azeroual et de Marjolaine Lévy est lauréat du prix BMW Art Makers 2024 pour The Green Ray, une série d’œuvres sur pigments photographiques du lever et du coucher de soleil captés en haute mer et digitalisés afin de produire des panneaux en dégradés faisant apparaitre sous certains angles la fameuse ligne verte, symbole d’espoir et de vie. Par Nada Ghosn