Galeristes d’art et artistes émergeants Quels enjeux et quels rapports ?

Vendredi 25 octobre à Casablanca a eu lieu une rencontre organisée par Ilyass Alami Afilal sur les enjeux et les rapports entre Galeristes d’art et artistes émergent.e.s, des galeristes étaient sur le plateau et des artistes émergent.e.s (et d’autres) dans la salle. (J’ai reconnu plusieurs jeunes artistes dans la salle qui sont venus d’autres villes.)

Il y a eu un échange long entre Fedwa Misk qui a animé le débat (bien préparé comme à son habitude) et les galeristes et la parole est descendue dans la salle très tardivement (j’avais un train à prendre). 

Sur le plateau il y avait 5 galeristes, 2hommes de Casablanca, un de Casablanca/Marrakech, et deux galeristes femmes, une de Rabat, une de Tanger.Dans quelle mesure un.e galeriste peut être intéréssé.e par les artistes émergent.e.s ?

Il ne va pas de la responsabilité des galeries de prendre en charge des artistes émergents, les galeristes ne sont pas des enfants de cœur ni des maisons de bienfaisance, si elles surveillent les artistes émergents c’est parce qu’elles veulent trouver la perle rare !

D’une manière générale, on va dire,  que les artistes ont du talent et produisent des travaux d’art et les galeristes ont l’œil pour reconnaitre un travail talentueux et les deux ont la passion pour l’art (pour la plupart). Ce qui va lier un.e galeriste à un.e artiste c’est l’appréciation sensible mutuelle du galeriste et de l’artiste : les artistes cherchent des galeristes et les galeristes cherchent des artistes. La rencontre se fait sur la base de cet indicible proposé par le visible du travail d’art et ensuite la relation entre deux personnes va pouvoir être ou ne pas être. Sauf que sur le marché marocain, il y a  très peu de galeries, et que ce marché est très restreint comme il a été souligné dans le débat. Une galerie est difficilement rentable et surtout si elle ne devait présenter que de jeunes artistes ! Cependant les galeristes ont besoin d’innover, de prendre des risques en faisant découvrir de nouveaux talents et toutes les galeries le font d’une manière ou d’une autre. Il y a des galeristes qui accompagnent des jeunes artistes avec des projets individuels (parfois d’une manière spectaculaire), d’autres choisissent, des expositions collectives ou des cartes blanches et d’autres optent pour les deux modes ou d’autres formes encore mais toutes les galeries présentent régulièrement un ou plusieurs artistes émergent.e.s.qui vont devenir des références pour les galeries selon le succès qu’ils/elles rencontrent pendant leur parcours, bien évidemment. Le public et les artistes  se souviennent de qui (quelle galerie) a révélé tel ou telle artiste.La réputation d’une galerie se fait beaucoup sur la base  du  choix des artistes qu’elle présente et qui lui ont fait confiance, et sur l’évolution de ces artistes sur le marché. Ce choix va fonder aussi la confiance que la clientèle va faire en la galerie, confiance tout aussi importante que le carnet d’adresses respectif des galeristes. D’un autre côté, le fait de présenter des artistes émergent.e.s permet -normalement- des prix accessibles, permet à une nouvelle clientèle, notamment des jeunes, d’avoir accès à des œuvres d’art, et la roue peut tourner et grandir.Pour revenir aux galeries qui portent un intérêt aux artistes émergent.e.s, les deux femmes galeristes présentes à cette rencontre, exposent régulièrement des jeunes artistes. Etant proche de Tétouan et de l’INBA (Institut National des Beaux-Arts de Tétouan), la galeriste de Tanger a pris le parti de présenter assez régulièrement des jeunes artistes surtout des jeunes de l’INBA en cours de formation ou en fin. Quant à la galeriste de Rabat, elle donne l’impression d’une grande « honnêteté artistique », c’est-à-dire qu’elle donne l’impression de croire à ses coups de cœur. Ces derniers temps, elle réalise, de plus en plus, des expositions collectives et présente des artistes émergent.e.s aux côtés d’artistes confirmés. Il y a aussi les cartes blanches que ces deux galeries peuvent donner à des artistes reconnu.e.s et cela me semble intéressant de s’adjoindre l’avis d’un.e artiste connu .e autant pour les galeristes que pour les jeunes artistes. Ce n’est un secret pour personne que les artistes n’apportent pas facilement leur soutien à d’autres artistes (jeunes ou moins jeunes). Concernant, les liens entre les artistes, il s’agit soit d’amitié qui a mis du temps à se tisser, soit une même appartenance à un collectif, soit que … le travail est réellement apprécié et/ou autres. A Tanger/Tétouan, il y a quelque chose d’intéressant qui « m’apparait » entre les artistes. Une forme de solidarité silencieuse. On le voit notamment à travers la présence des artistes de renom lors des vernissages des jeunes ou moins jeunes artistes, confrères/consœurs. Ce quelque chose que j’appellerai pudeur, retenue, respect, inhérent, peut-être,  à la culture de cette région du Nord du Maroc, et peut-être aussi, du fait de l’existence même de l’INBA qui voit se côtoyer des artistes enseignant.e.s et étudiant.e.s  ? Par ailleurs, le public à cette rencontre à Casablanca a pu remarquer, comme moi peut-être, les égos des galeristes sur le plateau. C’est à se demander si l’Art ne nourrit pas les égos ? 

On a beaucoup entendu parler des égos des grands artistes mais il y a aussi les égos des galeristes ! Les galeristes présent.e.s ce soir, semblent tous et toutes, d’une part passionné.e.s d’art, pour la plupart collectionneur.e.s, avoir des choix affirmés, et at last but not least être à l’abri du besoin (personne à cette table ronde) ne mange de clous. Disons-le.

Il serait intéressant de connaître leur  cheminement personnel quant à leur choix de devenir galeriste et aussi l’histoire de chaque galerie quant aux choix des artistes présenté.e.s. Quelques anciennes galeries ont déjà publié des ouvrages avec leur parcours.

Quant aux liens qui se nouent entre galeristes et artistes, ils sont pluriels.Il y a des artistes (même émergent.e.s) qui n’exposeront pas dans certaines galeries comme il y a des galeristes qui refuseront des artistes. Les arguments sont multiples de part et d’autre et c’est une alchimie entre le travail, le regard, les caractères des deux protagonistes, la rencontre de sens, de sensibilités … le gain possible … qui fondent les accords et les liens entre galeristes et artistes. Et même quand les accords sont scellés, cela ne fonctionne pas toujours. Il y en a eu de célèbres conflits entre galeristes et artistes ! Comme partout ailleurs !Quant aux conseils ? Dans quelle mesure un.e galeriste peut donner des conseils à des jeunes artistes ? et de quels conseils il peut s’agir ?

Les galeristes peuvent donner des conseils ou leur avis quant à la qualité (technique) du travail proposé, à la singularité, au propos mais le travail d’un artiste reste très personnel, il n’est artiste que parce qu’il est dans la nécessité d’exprimer quelque chose de sensible et singulier et qui insiste. Certain.e.s galeristes peuvent donner des conseils et essayer d’influencer le travail des jeunes artistes en fonction de « ce qui plait » sur le marché. A ce sujet, on peut voir dans les biennales, salons et foires internationales des tendances : couleurs, formes, matières, propos ….Cela peut provenir des conseils des galeristes, comme de choix conscients ou inconscients des artistes par rapport aux questions de leur temps et qui traversent les frontières.

Les conseils des galeristes aux jeunes artistes peuvent aussi concerner comme on l’a entendu, le fait de se constituer en collectif, participer à des concours, réaliser de bons portfolios, avoir des articles dans la presse … voilà tout.Pour ma part, j’ai pensé que les artistes émergent.e.s peuvent aussi avoir plus de chances d’exister dans certaines villes plutôt que dans d’autres. Le rapport d’une ville à l’art  est souvent patent. Ce qu’une ville a comme histoire, comme population, ce qu’elle propose comme atmosphère, comme énergie, comme pluralité de public et autres, est déterminant quant à l’émergence de galeries et du commerce de l’art. Il n’est pas inutile de souligner à ce propos que Marrakech se pose en premier choix au Maroc et que les fondations, musées, foires, biennales, ventes aux enchères s’implantent de plus en plus là. Aujourd’hui, plusieurs galeries de Casablanca ont créé des antennes à Marrakech. 

Tanger est aussi une ville active dans le domaine de l’art, moins par les galeries que par l’énergie de la ville elle-même. A Tanger, il y a 3 ou 4 galeries privées actives. Il y a aussi les galeries des instituts français et espagnols et autres, des fondations, des musées d’art (publics et privés), un musée de la photographie, des résidences artistiques … . La médina est aussi un haut lieu de visites : des petites galeries, des ateliers d’artistes pignon sur rue, des magasins d’antiquités, des boutiques, cabinets de curiosités, trouvent leur place, se créent et disparaissent et toutes ces unités proposent souvent des travaux d’artistes émergent.e.s. Un évènement comme « Etre ici » draine beaucoup de monde. Cette dynamique est propre à Tanger. Toutefois, Tanger comme Marrakech connaissent  la particularité qui fait que beaucoup d’artistes ont choisi d’y vivre (marocain.e.e.s et étranger.e.s).Casablanca, le cœur économique du Maroc compte une dizaine de galeries, des centres culturels marocains et étrangers, quelques fondations, une école des Beaux-Arts, un musée privé en cours de construction, des évènements publics (Biennale, rencontres africaines, School of Casablanca, activités artistiques dans les jardins et parcs publics…). Il y a des moments bouillonnants et d’autres beaucoup plus calmes. Des galeries qui ouvrent et d’autres qui ferment. Il y a des fondations œuvrant pour les arts et la culture qui occupent bien le terrain : je pense notamment à celle qui organise le prix Mostakbal décerné annuellement à des jeunes talents et à la fondation Attijariwafa Bank qui organise aussi un évènement annuel avec des jeunes. Sauf que Casablanca est une énorme cité et elle engloutit beaucoup de belles choses. Cependant, elle reste le cœur battant de l’art d’une manière générale et les plus importantes galeries du Maroc se trouvent à Casablanca.Rabat est assez dynamique surtout depuis l’ouverture du Musée d’art moderne et contemporain avec une biennale qui s’est tenue une seule fois et des expositions d’envergure internationale présentées régulièrement. Le street art a une belle présence et visibilité dans l’espace urbain de Rabat (tous quartiers confondus), quelques galeries privées, quelques « laboratoires », plusieurs marchands d’art, beaucoup d’institutions/fondations (pour ne pas les citer : Villa des arts, Banque populaire, Banque du Maroc, CDG, Crédit agricole, théâtre Mohamed V, Fondation Mohamed V, Fondation Hassan II…) qui ont longtemps présenté des projets similaires à ceux des galeries (maintenant certaines commencent à avoir des lignes directrices spécifiques et notamment la CDG qui proposent des expositions avec les jeunes des écoles des Beaux-arts de Casablanca et de Tétouan). Il y a aussi les galeries du ministère de la culture, du ministère de la jeunesse, des centres culturels marocains et étrangers, des hôtels anciens et nouveaux dans le paysage rbati, qui proposent des expositions/vernissages. Le ministère de la jeunesse, de la culture et de la communication propose un prix annuel pour les jeunes artistes (respectivement pour la peinture, la photographie et la sculpture). Ainsi les artistes émergent.e.s arrivent à trouver leur place dans ce paysage mais sans que le marché ne soit dynamique à Rabat et beaucoup de galeries privées ont fermé depuis la période du Covid.Bien sûr d’autres villes sont actives dans le domaine de l’art, je pense notamment à Fès, Meknès, Kénitra, Taza, Oujda, Asilah, Larache, Azemmour, El Jadida, Essaouira, Agadir, Sidi Ifni … et j’en oublie mais le marché n’est pas là.

Ce « regard » n’est pas du tout exhaustif, il est personnel. Comme je ne pouvais pas rester plus longtemps à la rencontre à Casablanca, j’ai continué ma réflexion dans le train et j’ai eu envie de la partager avec vous.

Hakima Lebbar, galeriste et psychanalyste

PS : A Paris, je connais un marché des artistes sur une place publique près de Montparnasse. Les stands sont attribués par la Ville (sur étude de dossiers) et tous les dimanches, des artistes présentent leur travail dans une bonne ambiance de marché et de rue.