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Abdessamad el Montassir, l’artiste qui écoute les silences du désert

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Aujourd’hui artiste-chercheur associé à l’IMéRA à Marseille, Abdessamad El Montassir tend l’oreille aux récits sahariens tus et oubliés, dont le monde végétal et minéral pourrait bien être le dernier dépositaire. Il vient de recevoir la bourse ADAGP – Bétonsalon 2022 qui soutient, chaque année, un artiste dans le développement de ses recherches.

« Peu importe ce que tu vas devenir dans le futur, sois comme une pioche. Alors où que tu sois, tu peux labourer. » Ce proverbe sahraoui résume bien la démarche d’Abdessamad El Montassir, artiste-chercheur originaire de Boujdour qui creuse son Sahara natal pour en extraire la poésie et les récits oubliés. Des événements politiques de cette région, il n’est pas question : « Je travaille sur le Sahara car j’ai grandi là bas, je ne suis pas dans des problématiques identitaires », souligne l’artiste. Son œuvre est plus exigeante que cela et se situe au-delà d’une histoire lacunaire qui réduit trop souvent le Sahara à sa seule dimension politique.

Abdessamad El Montassir exhume la poésie hassanie et la parole fragile de citoyens, qu’il recueille pour ressusciter les lieux chargés d’une mémoire orale qui n’est plus racontée ou relayée, et donc « confisquée de l’imaginaire collectif ». Ces effacements mémoriels provoquent une aphasie transmise de génération en génération : le personnage de Khadija dans le film Galb’Echaouf, récemment primé à la Sharjah Film Platform, voit les mots se dérober et exhorte le narrateur à « interroger les ruines, le désert, les plantes » pour trouver réponse à ses questions.

Abdessamad El Montassir, Al Amakine, 2016-2020, installation en caissons lumineux et pièce sonore 8.1 © ADAGP/Abdessamad El Montassir. Photo © Pierre Gondard

Car malgré l’amnésie qui touche les habitants, le Sahara d’Abdessamad El Montassir n’est pas vide et les plantes se font les sentinelles silencieuses du désert : « Dans le Sahara, on perçoit la vie comme une multiplicité de vies organiques, comme une créolisation d’individus humains et non humains, explique-t-il. J’explore l’idée que les identités non humaines peuvent être les témoins porteurs d’une mémoire, transmettant un événement passé ou en devenir. » Un parti pris des plantes conforté par la science, qui a découvert que les végétaux communiquaient entre eux à travers leurs racines ou par messagers chimiques.

Dans l’installation Al Amakine, les photographies de paysages en apparence muets font face à celles de plantes endogènes. Ont-elles la clef de ces récits marginalisés ? Abdessamad El Montassir nous invite à élargir notre compréhension du monde tronqué par l’homme, qui a fait de son regard le mètre-étalon de toute chose. Cette poétique du végétal, qui innerve l’ensemble des projets du plasticien, nous invite ainsi à « décentrer les regards ».

Face à une logique de l’histoire qui tend à uniformiser les mémoires, les cultures et les gens, Abdessamad El Montassir oppose un droit à la diversité pour « ramener vers des micro-histoires, ces fragments discrets, insignifiants aux yeux de l’histoire officielle, souvent considérés comme des non-événements […] et ouvrir un interstice qui laisse émerger et se déployer une histoire alternative et endogène du Sahara. »

Emmanuelle Outtier

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