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Abouelouakar ou la fragilité de l’être

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Le peintre est décédé, le 1er septembre, à l’âge de 76 ans. Il y a quelques années, il nous avait conviés dans son atelier où nous avions découvert toute la richesse et l’étendue des références qui pétrissent son art. Icônes byzantines, cinéma russe, peintures du Trecento ou poésie arabo-andalouse, Abouelouakar chérissait l’art dans ce qu’il a de plus exigeant. Hommage. 

Les ateliers sont des mystères que les artistes vous invitent, parfois, à découvrir. En pénétrant dans l’antre de Mohamed Abouelouakar, une toile monumentale vous place d’entrée de jeu devant l’énigme suprême. Le peintre précise qu’il s’agit d’un Sphinx, lequel donne son titre au tableau, mais le visiteur a surtout le regard attiré par ces vautours, ces oiseaux de mauvais augure qui paraissent s’agripper aux personnages. De mauvais génies, des esprits malins s’immiscent souvent dans les toiles, comme ce chat à la tête renversée dont la langue de feu darde ses flèches en direction du corps dénudé d’une femme-fleur épanouie. Pas de sensualité sans une once de spiritualité, semblent vous dire les œuvres de celui qui prend plaisir à parler longuement de l’un de ses cinéastes de prédilection : Andreï Tarkovski.

Mohamed Abouelouakar, Masques, 2011, acrylique sur panneau, 105,5 x 180 cm. Courtesy de la galerie d’art L’Atelier 21.

Né en 1946 à Marrakech, le peintre se consacre tout d’abord au 7ème art et part étudier le cinéma à Moscou, où il rencontre le cinéaste de Nostalghia et d’Andreï Roublev. Une même passion pour la peinture d’icônes byzantines, qu’il partage avec Tarkovski, lui permet de mêler dans un joyeux syncrétisme références chrétiennes et islamiques, grecques et arabo-andalouses. Il n’est pas rare que dans une même toile la tragédie d’Œdipe côtoie l’influence d’Ibn Arabi.

Passant sans complexe de grands formats dans lesquels éclate son talent de scénographe à des miniatures persanes représentées sur des écorces de bouleaux glanées dans les forêts russes, Abouelouakar n’aura eu de cesse d’explorer les mystères de la foi et de la sensualité. En 1984, il réalise son chef-d’œuvre, Hadda, film méconnu, trop peu projeté, dont Ahmed Bouanani dans La Septième porte (Kulte éditions) perçoit bien la dimension allégorique : « Ce n’est pas l’histoire d’un Hamid qui nous est contée, explique-t-il, c’est notre propre aventure, une aventure au fond de nous-mêmes – notre pays – où nous devons lutter contre la sécheresse, afin de retrouver les origines de nos signes, de nos symboles. »

Mohamed Abouelouakar, Cartes, 2013-2016, acrylique sur papier d’arche, 76 x 57 cm. Courtesy de la galerie d’art L’Atelier 21.

De la spiritualité dans l’art

Les icônes byzantines continuent de représenter un modèle esthétique indépassable pour celui qui nous montre le travail effectué, depuis toujours, sur des écorces de bouleau ou de bambou d’où irradie, comme un feu sacré, une forme d’abstraction lyrique. Toute une série d’enluminures orne des panneaux dans lesquels est exploré le mystère de la lumière, joyau de la création. Les peintres de la Renaissance croyaient avoir dépassé ceux du Moyen Âge. Est-ce vraiment le cas, s’interroge Abouelouakar ? L’invention de la perspective pourrait elle faire oublier la splendeur des toiles de Giotto ou de Piero della Francesca, l’intensité des icônes que les Byzantins ont portées à leur plus haut degré de spiritualité ? Au détour de la conversation, l’artiste confie avec force : « Ce que je garde de la religion, c’est la grande fragilité de l’être ». 

Qu’il s’agisse de théâtre, de cinéma, de peinture ou de littérature – Abouelouakar est intarissable sur la grande littérature russe –, la seule raison d’être de l’art est d’apporter ce supplément d’âme qui manque souvent au commun des mortels. La toile monumentale La passion de Hallaj (2013), consacrée au martyre du poète soufi persan Mansur al-Hallaj, rappelle l’importance que revêt pour le peintre la spiritualité dans l’art. La Chrétienté a connu ses martyrs, l’Islam méconnaîtrait-il les siens ? De cette œuvre maîtresse, Abouelouakar a tiré une série de tableaux en miniature représentant autant de cartes à jouer sur lesquelles apparaissent ses motifs de prédilection : animaux fabuleux, créatures hybrides, références mythologiques ou bibliques, masques africains. Ces cartes à jouer représentent les premières images découvertes au temps de l’enfance. Avant que le cinéma ne vienne illuminer la vie intérieure d’un homme habité par le même feu sacré qui conduisit ses ancêtres chamaniques de la préhistoire à recouvrir les parois des grottes de peintures rupestres.

Mohamed Abouelouakar, Sans titre, technique mixte sur toile, 150 x 135 cm. Courtesy de l’artiste et Fondation ONA. Photo © Adoukkane

Brouiller les pistes 

Les références sont multiples chez cet artiste inclassable, citant tour à tour les poètes de la négritude, les grands mythes fondateurs de l’Antiquité tel que celui de Prométhée – peut-être le premier de tous les peintres –, la mystique soufie ou les motifs de la Bible dont on retrouve des traces au-delà même des trois religions monothéistes. Dans la pièce principale de l’atelier, Mohamed Abouelouakar commente une toile intitulée L’Apocalypse dans laquelle les protagonistes ont les yeux bandés. Mais notre hôte s’amuse à brouiller les pistes, attirant simultanément l’attention sur un personnage de bouffon dont la présence atténue le caractère dramatique du tableau. On songe parfois à Jérôme Bosch pour essayer de circonscrire l’imagination débridée de l’auteur. Un Bosch qui, à travers les époques, aurait eu l’opportunité de dialoguer avec ses confrères, passionnés eux aussi d’icônes byzantines, de Kandinsky, Malevitch ou Chagall.

Les portes de l’atelier se referment. Un sentiment de sérénité et de fraternité gagne le visiteur. On a la certitude d’avoir avancé dans le mystère bien que celui-ci reste intact. On rejoint l’agitation urbaine quotidienne. On avance dans un peu plus de lumière. On se dit que l’on retournera admirer l’énigme inépuisable de ces toiles dont le secret nous a ravi.

Olivier Rachet

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