Taper pour chercher

Amadou Diaw : “L’Afrique de l’Ouest a les moyens de se positionner sur le marché de la photographie internationale”

Partager

Fervent défenseur du potentiel culturel de sa ville, Saint-Louis du Sénégal, Amadou Diaw a été le premier entrepreneur à investir dans l’enseignement supérieur privé en Afrique de l’Ouest. Il poursuit son entreprise philanthropique en partageant une partie de sa collection avec le MuPho, Musée de la photographie de Saint-Louis ouvert en 2017. Le collectionneur revient sur sa passion, sa collection et son engagement pour la photo sénégalaise.

Amadou Diaw au MuPho - Photo: El junio

Depuis combien de temps collectionnez-vous ?

Depuis bientôt 30 ans. Des œuvres aujourd’hui réparties dans mes divers lieux de vie, entre Dakar, Saint-Louis et l’Europe. Le déclic remonte peut-être au lycée. J’ai eu comme professeur de dessin le peintre sénégalais Mor Faye, notre Basquiat, qui n’a été véritablement découvert qu’après sa mort, grâce à mes aînés Bara Diokhane et Momar Nguer. Être initié par un artiste de cette dimension a certainement été une chance pour moi.

 

Quelle est la vocation de votre collection ?

Aujourd’hui, elle est plutôt orientée sur les activités du MuPho. Un choix personnel. Je le fais par amour, par passion. Je ne me suis jamais pensé collectionneur. J’aime sentir, voir, toucher, j’apprécie la créativité. J’ai tenu très tôt à avoir dans mes espaces de vie les œuvres qui m’ont marqué. D’où ce « saut » opéré en ouvrant le Musée de la photographie à Saint-Louis, pour partager ma collection avec l’Autre, avec les autres.

 

Comment avez-vous commencé à collectionner de la photographie ?

J’ai retrouvé des photographies anciennes dans des malles de ma famille, avec des portraits datant du début du XXe siècle, notamment réalisés par Meïssa Gaye. J’ai ensuite plongé dans les archives, puis enrichi ma collection par des acquisitions. Le MuPho est parti de cela. Meïssa Gaye est trop peu connu, pourtant c’est un précurseur. Il est moins connu que les frères Casset, dont j’ai pu retrouver beaucoup de photos et qui ont aidé à la vulgarisation de cet art au Sénégal. Mais Meïssa Gaye demeure le doyen des photographes subsahariens. D’autres grands photographes sénégalais ont marqué les années 50 : Amadou Mix Gueye, puis Karim Ngom, un Harcourt africain, un portraitiste de talent. Quelques dizaines de tirages de lui, des portraits de dames de la médina des années 50, figurent dans notre collection.

Musée de la photographie (MuPho) à Saint-Louis.

Combien d’œuvres compte votre collection ? Comporte-t-elle d’autres médiums que la photo ?

Il y a de tout, de la peinture, de la sculpture… En photographie, plus de 200 pièces de grand intérêt réparties sur plusieurs sites, dont certaines sont conservées au MuPho. L’ensemble de la collection représente un peu plus de 500 pièces.

Quelle est la première œuvre que vous ayez achetée et dans quel contexte ?

C’était à la fin des années 80, ou plutôt au début des années 90, à la Galerie 8F de Dakar, une peinture sur plexi d’Amadou Sow. Je découvrais la technique. Je l’ai achetée. C’est le début d’un travail de 30 ans où j’ai rencontré le monde de l’art et fait très tôt de ma maison un espace de retrouvailles entre les artistes et les amateurs d’art. Chaque œuvre acquise représente pour moi un moment de rencontres.

Et la dernière en date ?

Un Nouba couché d’Ousmane Sow. C’est un vieux projet d’acquisition qui a demandé beaucoup de temps et représenté tout un processus personnel. En photo, j’ai récemment acheté de belles pièces de la dernière série d’Alun Be, qui est pour moi le symbole de la créativité africaine aujourd’hui. Il ne faut pas louper le coche, je recommande de l’avoir dans une véritable collection de photos.

"On a beaucoup parlé de la photo malienne, mais peu de la photo sénégalaise, et saint-louisienne en particulier. J’ai voulu rétablir un peu l’histoire vraie, en exposant les précurseurs qui ont exercé dès le début du XXe siècle", Amadou Diaw

Quel genre de collectionneur êtes-vous ?

Je ne suis pas collectionneur au sens de celui qui accumule. Je n’ai jamais eu d’esprit de spéculation. J’ai commencé par acheter sans ligne directrice, jusqu’à ce que je m’oriente vers la ville de Saint-Louis. Avec l’aide de Joëlle Le Bussy (Galerie Arte), j’y ai fait venir des artistes, organisé des résidences avec d’abord des peintres, Viye Diba, Souleymane Keita et le sculpteur américain Mel Edwards.

Il y a une dizaine d’années, j’ai aussi reçu en résidence des artistes marocains, comme Mohamed Mourabiti, Mounat Charrat et Saâd Tazi, dans le cadre de Jam Salam, avec l’appui de Mouna Kadiri. J’avais envie de contribuer à la renaissance de la ville de Saint-Louis, cité magique, pôle de créativité, avec une histoire particulière, naturellement métisse.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’art contemporain africain ?

Au début, j’étais dans une forme d’éclectisme. J’ai beaucoup été accompagné par Joëlle Le Bussy et Marème Malong. Aujourd’hui, je me recentre sur la photographie, avec l’ex- pertise de Salimata Diop. Il m’arrive de « dérailler » pour une pièce exceptionnelle comme celle d’Ousmane Sow, mais sinon je suis orienté photo en Afrique. Nous avons des étoiles : David Uzochukwu, Malika Diagana, Laeila Adjovi ou Joana Choumali, qui a récemment obtenu le Prix Pictet.

On a beaucoup parlé de la photo malienne, mais peu de la photo sénégalaise, et saint-louisienne en particulier. J’ai voulu rétablir un peu l’histoire vraie, en exposant les précurseurs qui ont exercé dès le début du XXe siècle – comme le saint-louisien Meïssa Gaye, né en 1892 –, donc avant même la naissance de Seydou Keita en 1921. Aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest a les moyens de se positionner sur le marché de la photographie internationale. Chacun doit apporter sa contribution, et cela, c’est la mienne. C’est le même principe que le Forum de Saint-Louis, qui pose la question de ce que l’Afrique peut apporter au monde. Une meilleure exposition d’abord, une meilleure connaissance ensuite.

Quels sont les jeunes artistes que vous suivez de près ?

Ceux qui ont été mes étudiants dans la vie (Amadou Diaw est le fondateur du Groupe ISM, ndlr) : Omar Victor Diop, Layepro… Il y a aussi David Uzochukwu, un métis d’origine nigériane qui a réussi à s’imposer à travers le monde. Rien que dans la ville de Saint-Louis, je découvre beaucoup de jeunes de valeur. J’ai toujours peur des effets du star system et je refuse d’entrer dans l’algorithme du monde de l’art. Donc je préfère penser que je tomberai par hasard sur la pépite.

Tirages du photographe sénégalais Malick Welli, exposés au MuPho.

Quel plaisir tirez-vous de l’acte de collectionner des œuvres d’art ?

Cela ne peut pas être personnel. Mon bonheur vient du fait de partager des moments autour d’une belle œuvre avec d’autres. J’aime par-dessus tout le regard que je peux voir dans les yeux des visiteurs du MuPho, lorsqu’ils découvrent une salle après l’autre, dans un bâtiment qui était quasiment en ruine.

Il y a beaucoup de pédagogie dans ce que je fais, comme l’expo- sition sur les Indépendances en Afrique, que j’ai ouverte à tous les lycéens, aux chercheurs, etc. Au-delà de l’art, on trouve une forme d’utilité à notre société. Mon but est aussi de stimuler la créativité de manière générale. Certaines œuvres amènent à se poser des questions, pas seulement le public local, mais aussi le touriste qui vient visiter le musée.

Quelle est l’œuvre que vous regrettez de ne pas avoir acquise ?

J’aurais bien aimé avoir un Basquiat, car la période m’intéresse beaucoup, le style, le rapprochement avec Mor Faye. Basquiat. Oui, Basquiat. On aurait eu le même âge s’il avait vécu. C’est quelqu’un que j’aurais aimé rencontrer.

Si vous deviez vous séparer de votre collection et ne garder qu’une œuvre, laquelle serait-ce ?

D’abord, je ne peux pas imaginer cette situation. Il y a longtemps, un artiste du sud du Sénégal exposait ses toiles dans mes locaux. Un jour, il est passé les retirer pour une expo. La plus belle était dans mon bureau et je n’ai pas pu m’empêcher de la lui acheter. Mais si je devais n’en garder qu’une, je choisirais une petite aquarelle d’un Touareg réalisée par ma fille, Sokhna, elle-même photographe. Mes filles sont mes œuvres à moi.

Propos recueillis par Marie Moignard

Tags:

Vous pouvez aimer aussi

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.