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C’est l’un des marchés les plus en vogue de notre époque. Entre l’enthousiasme de voir émerger de nouveaux talents et l’appât du gain sur ce marché très spéculatif, tous les projecteurs sont désormais braqués sur l’immense continent, autrefois délaissé par les grands acteurs du marché de l’art.

Malgré la passion et la volonté de plusieurs acteurs culturels, la création africaine est longtemps demeurée sous-représentée au sein des institutions et des grandes collections. Les artistes n’avaient pas la cote… Des décennies se sont écoulées avant que l’Occident ne se décide à redéfinir ses relations avec l’Afrique pour donner une vraie place aux artistes du continent dans l’histoire de l’art générale. C’est à partir de 2017 que l’art contemporain africain commence à gagner une place prépondérante sur le marché officiel (celui des enchères) grâce aux engagements répétés des musées, fondations, galeries et salons d’art occidentaux. Durant cette année pivot, des expositions majeures (comme « Art/Afrique » à la Fondation Louis Vuitton), la prise de position de plusieurs salons d’art (dont Art Paris qui ouvre ses portes à vingt galeries africaines et l’édition londonienne de 1-54 créée par Touria El Glaoui) révèlent la création africaine dans sa diversité et élargissent son public.

En parallèle de ces événements, des résultats de ventes enthousiastes vont ancrer la confiance des collectionneurs sur le second marché. En France, Chéri Samba bat son propre record au décuple de l’estimation fournie par la maison de vente parisienne Cornette de Saint Cyr (plus de 140 000 $ pour la toile Le Seul et unique devoir sacré d’un enfant, le 12 juin 2017). Au Royaume-Uni, la vente inaugurale « Art moderne et contemporain africain » de Sotheby’s est un immense succès, avec 79 % de lots vendus, 3,6 millions $ de résultat global et le renouvellement de seize records d’adjudication (le 16 mai 2017). Aux États-Unis, l’artiste d’origine nigériane Njideka Akunyili Crosby fait tomber pour la première fois le marteau au million de dollars pour Harmattan Haze (2014), vendue pour 1,2 million $ frais inclus. Un shift se fait sentir. On parle désormais de « scène africaine » et de « Renaissance noire » dans les coulisses du marché de l’art.

Njidekan Akunyili Crosby, Harmattan Haze, 2014, acrylique, crayon de couleur, fusain et transfert Xerox sur papier, 211 x 213 cm. © Christie’s. Vendu 1 207 500 $

Le prix d’un Picasso

Rapidement, la jeune scène africaine devient le phénomène médiatique du moment. Le petit cercle de collectionneurs initial s’élargit à grande vitesse. De nouveaux artistes issus du Ghana, de l’Angola, du Bénin, du Cameroun, de Côte d’Ivoire ou encore du Mali intègrent les catalogues des ventes de Christie’s, Sotheby’s et Phillips pour répondre à la demande croissante ressentie sur toutes les places de marché internationales.

En cinq années, le marché va totalement s’ouvrir sur l’Afrique et les premiers talents reconnus se hissent à des niveaux de prix conformes à ceux des jeunes stars de l’art européen et américain. Tout va très vite, comme pour réparer un oubli… Les maisons de ventes jouent un rôle essentiel en adoubant un nombre grandissant d’artistes africains. Quelques spéculateurs aussi, les sources de profit étant aussi conséquentes que rapides dans cette chasse aux nouveaux talents.

Les exemples d’artistes ayant vu leur cote flamber sont pléthore. Toyin Ojih Odutola (née en 1985) compte parmi les plus impressionnants. Absente du marché des enchères en 2017, cette trentenaire originaire du Nigéria a été classée dans le Top 500 des artistes mondiaux en 2021 (classement par produit de ventes). Le dernier record obtenu pour un grand fusain (novembre 2021) s’élève à 2,2 millions $, soit le prix d’une belle gouache de Picasso !

Amoako Boafo, Hands Up, 2018, huile sur toile, 187 x 148,6 cm. © Christie’s. Vendu 3 300 000 $

Du côté de la nouvelle peinture congolaise, Eddy Kamuanga Ilunga (né en 1991) a vu ses prix multipliés par cinq depuis son introduction aux enchères en 2017. Les plus belles oeuvres dépassent aujourd’hui les 150 000 $. L’artiste ougandais Godwin Champs Namuyimba (né en 1989) a établi son record à près de 170 000 $ en novembre dernier, seulement un an après son introduction aux enchères. Entre-temps, toutes ses oeuvres cataloguées – que ce soit à Londres, Paris, New York ou Hong Kong – se sont vendues, sans exception. Idem pour le nigérian Oluwole Omofemi (né en 1988), dont les prix ont déjà décuplé depuis ses débuts aux enchères en juin 2020.

Le succès de ces artistes confirme au passage la demande quasi frénétique pour une peinture figurative explorant souvent « la construction de l’identité en relation avec la race et l’individualité dans un contexte africain postcolonial », pour reprendre les mots de Godwin Champs Namuyimba. Il s’agit, dit-il encore, « de critiquer les représentations stéréotypées des Noirs, tout en explorant les conflits et les tensions entre les idéologies de l’afrocentrisme et de l’eurocentrisme ». Ce positionnement s’inscrit comme une tendance de fond et une recette gagnante sur le marché mondial depuis cinq ans.

Godwin Champs Namuyimba, The Connector, 2021, acrylique et technique mixte sur toile, 200 x 148 cm. © Phillips. Vendu 169 943 $

À chaque pays ses stars

Cette année, Aboudia Abdoulaye Diarrassouba représente la Côte d’Ivoire à la Biennale de Venise après avoir fait un carton sur le stand de la galerie londonienne Jack Bell, lors de la dernière foire 1-54 qui s’est tenue mi-avril dans les locaux de Christie’s Paris. Star de la biennale, il brille aussi aux enchères avec plus de 100 oeuvres adjugées à travers le monde sur l’année 2021, pour un montant total de 7,8 millions $. Aboudia est devenu incontournable, s’imposant comme le deuxième artiste africain le plus demandé et le plus performant aux enchères après Boafo.

Les artistes béninois sont portés par la consécration de Leonce Raphael Agbodjelou, Romuald Hazoumé, William Wilson, Meshac Gaba et, récemment, de Moufouli Bello. Les Angolais, eux, sont représentés aux enchères par les oeuvres de John Ndevasia Muafangejo (record renouvelé en 2021 : 28 000 $ chez Strauss & Co) et d’Antonio Ole, qui participait à la Biennale de Venise en 2017. Le produit de ventes annuel enregistré pour l’ensemble des artistes angolais vendus aux enchères a été multiplié par trois l’année dernière, passant de 125 000 $ à 372 000 $.

Abdoulaye Aboudia Diarrassouba, Sans titre, technique mixte sur toile, 150 x 150 cm. © Sotheby’s. Vendu 267 380 $

L’émulation est plus marquée encore pour les artistes originaires du Cameroun, dont Pascale Marthine Tayou et Barthélémy Toguo sont les têtes d’affiche. Les chiffres enregistrés par Artprice montrent que les résultats annuels des artistes camerounais ont été multipliés par sept entre 2016 et 2021 (de 133 000 $ à 914 000 $). Leurs oeuvres étant plutôt rares, les collectionneurs rivalisent pour les obtenir, ce qui fait mécaniquement grimper les prix. Entre 2017 et 2019, le record de Barthelemy Toguo est ainsi passé de 21 000 $ à 69 000 $, et celui de Marthine Tayou de 68 000 $ à 396 000 $…

D’enthousiaste, le climat devient parfois électrique et les prix s’emballent sans prévenir pour de nouveaux arrivants. Ce fut le cas en 2019 : à l’heure où Marthine Tayou et Barthélémy Toguo accédaient à leurs nouveaux records, les prix de l’artiste Marc Padeu flambaient déraisonnablement jusqu’à 215 000 $ chez Piasa Paris, pour une oeuvre estimée moins de 10 000 $. Le marché s’est ensuite réajusté vers des niveaux moins élitistes et les oeuvres de ce trentenaire sont retombées entre 10 000 et 20 000 $ l’an dernier. Seul l’avenir dira si la flambée de 2019 est de l’ordre de l’euphorie passagère ou d’un pari réussi sur le développement de la cote de Marc Padeu.

Eddy Kamuanga Ilunga, Ko Bungisa Mbala Mibale (Second Loss), 2017, acrylique et huile sur toile, 170 x 150 cm. © Christie’s. Vendu 154 960 $

Rien ne semble arrêter cette course à la valorisation des artistes africains qui, au contraire, s’est accélérée ces derniers mois. La ruée est manifeste sur trois artistes originaires du Ghana : Otis Kwame Kye Quaicoe (né en 1990), introduit aux enchères en 2019 et immédiatement vendu pour 250 000 $, suivi en juillet 2021 par Emmanuel Taku (né en 1986), adjugé à 280 000 $ en mars dernier, puis par Kwesi Botchway (né en 1994), adjugé à 214 200 $ lors d’une première vente en novembre 2021.

Des performances incroyables marquent la scène ghanéenne depuis le succès fulgurant d’Amoako Boafo, l’artiste africain le plus coté du monde. Nous ne reviendrons sur son parcours que pour rappeler comment le prodige a été découvert : sur Instagram, par l’influent Kehinde Wiley, auteur du portrait officiel du président Barack Obama en 2018. Wiley a invité ses galeries (notamment Stephen Friedman à Londres et Robert Projects à Los Angeles) à porter leur attention sur ses audacieux portraits de sujets africains, combinés à un expressionnisme inspiré d’Egon Schiele.

Cette peinture est arrivée au moment le plus propice pour éclore sur le marché, alors que le portrait « noir » venait de s’ancrer comme une nouvelle tendance incontournable. Lors de son introduction aux enchères, Amoako Boafo a atteint d’emblée le prix époustouflant de 881 000 $ chez Phillips à Londres (13 février 2020), avec une toile devenue emblématique, The Lemon Bathing Suit. Le marché n’a cessé depuis de confirmer son statut de « nouvelle icône de la peinture africaine », allant jusqu’à établir son record à 3,4 millions $ pour une toile estimée dix fois moins (Hands Up) chez Christie’s Hong Kong en décembre 2021.

Isshaq Ismail, Nkabom 2, acrylique sur toile, 151,5 x 125,5 cm. © Sotheby’s. Vendu 367 400 $

La révélation d’Amoako Boafo puis celle d’Otis Kwame Kye Quaicoe entraînent celle d’Isshaq Ismail, jeune artiste né en 1989 à Accra qui a bénéficié du soutien de la première maison de ventes mondiale, à savoir Christie’s. L’artiste a en effet été porté par les ventes en ligne « Say it loud (I’m Black and I’m Proud) », curatées par la galeriste Destinee Ross-Sutton (2020 et 2021), et « (West) African Renaissance », en collaboration avec la galerie 1957 (2021).

En octobre 2021, soit deux mois après son introduction ratée aux enchères (la première oeuvre présentée est invendue), sa toile Epoch I termine sa course à près de 164 000 $, contre une estimation moyenne de 16 000 $. Plus une seule oeuvre n’est restée invendue depuis. Phillips et Sotheby’s ont rejoint Christie’s pour intégrer à leurs catalogues les oeuvres d’Isshaq Ismail qui dépassent régulièrement les 100 000 $ et, depuis mars 2022, les 300 000 $. Le montant du record affiche 367 400 $, contre une estimation haute de 66 000 $, pour Nkabom 2, mis en vente chez Sotheby’s par un collectionneur asiatique.

Les artistes originaires du Ghana sont aujourd’hui les plus performants du marché de l’art africain. Leurs résultats cumulés aux enchères dépassaient 20 millions de dollars en 2021, grâce à cette génération d’artistes tous nés après 1980. Par comparaison, la performance des artistes français de la même génération est deux fois moindre.

Kwesi Botchway, Green Sofa, 2020, acrylique sur toile, 153 x 139,7 cm. ©Phillips. Vendu 214 200 $

Tout se vend

Le marché est si tendu que tout ou presque se vend. Nombreux sont les artistes africains affichant des taux de réussite absolu aux enchères : Amoako Boafo, Toyin Ojih Odutola, Ismail Isshaq, Oluwole Omofemi, Godwin Champs Namuyimba, Kwesi Botchway, Alioune Diagne, Foster Sakyiamah… pour n’en citer que quelques uns. Or, un taux de vente à 100 % est un phénomène exceptionnel sur le marché de l’art, face à un ratio mondial établi à 62 %, toutes époques et nationalités confondues.

On constate aussi que les artistes les plus demandés sont jeunes et qu’ils gravissent les échelons de prix parfois même avant de gravir ceux de la reconnaissance institutionnelle de portée internationale. Il est vrai qu’un contexte fortement médiatisé entraîne des comportements spéculatifs donnant le sentiment que les prix ne sont pas toujours proportionnels à la valeur artistique des oeuvres. Mais c’est aussi la magie dont peuvent bénéficier les artistes africains : tout est possible, surtout le succès immédiat et global.

Céline Moine, Artmarket.com

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