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[Marché de l’art] Michael Armitage, brève histoire d’un succès fulgurant

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Dix ans après son diplôme de la Royal Academy à Londres, Michael Armitage a déjà exposé à la Biennale de Venise et dépassé le million de dollars aux enchères. Les collectionneurs s’arrachent les toiles monumentales de ce jeune prodige kényan depuis que l’une d’entre elles a rejoint la collection permanente du Metropolitan de New York.

Michael Armitage peint sur du lugubo, l’écorce d’un figuier ougandais laquelle, une fois lavée, battue et étirée en tissu, est traditionnellement utilisée pour des linceuls ou la confection de vêtements rituels, mais que l’on retrouve aussi dans des objets prosaïques sur les marchés touristiques de Nairobi. Ce matériau lui permet de planter les racines de sa peinture en Afrique de l’est, où il a passé son enfance.

Né en 1984 au Kenya d’un père Yorkshireman et d’une mère Kikuyu, Michael Armitage a grandi en Afrique de l’Est avant de se former en Grande-Bretagne, à la Slade School of Fine Art de Londres et à la Royal Academy, où il a obtenu son diplôme en 2010. Onze ans plus tard, l’institution londonienne s’apprête à accueillir ce jeune prodige devenu l’un des représentants d’une nouvelle peinture contemporaine kényane que les collectionneurs s’arrachent. À partir du 13 mars, la Royal Academy of Arts exposera en effet quinze de ses peintures monumentales, avec une sélection d’œuvres des artistes est-africains Meek Gichugu, Jak Katarikawe, Theresa Musoke, Asaph Ng’ethe Macua, Elimo Njau et Sane Wadu, choisis pour leur rôle dans le développement de la peinture figurative au Kenya.

Sous le titre « Paradise Edict », cette exposition met à l’honneur la peinture d’une « nouvelle force passionnante » de Michael Armitage, une peinture puisant dans « Titien, Goya, Manet et Gauguin pour explorer la culture et le folklore est-africains », affirme la Royal Academy. Mais d’où vient le succès cet artiste dont, selon ses dires, personne ne regardait les œuvres il y a six ans ?

Michael Armitage, Mkokoteni, 2019, huile sur écorce de lubugo.

25 fois l’estimation

Les toiles de Michael Armitage commencent à attirer l’attention lors de sa première apparition à la White Cube de Londres en 2015. La même année, il participe à diverses expositions collectives à New York, Pékin, Turin et en France, lors de la Biennale d’art contemporain de Lyon. Puis la White Cube fait découvrir l’artiste à Hong Kong en 2017, à travers l’exposition « Strange Fruit », dont le titre fait référence à une célèbre chanson de Billie Holiday dénonçant le lynchage des Afro-Américains.

Sur les toiles de fond accidentées et rugueuses de lugubo présentées par la White Cube, Armitage entrecroise des aspects réels et fantasmés du Kenya. Histoires, mœurs, idéologies politiques, ragots et souvenirs personnels se répondent dans une tension esthétique située entre les traditions européennes et le modernisme est-africain.

L’une des toiles exposées, Necklacing, attire l’attention du Metropolitan Museum of Art de New York, qui l’acquiert en 2018 auprès de la White Cube. L’œuvre représente un homme nu au visage clownesque, affublé d’un pneu autour du cou. Il s’agit d’une référence directe à une pratique de lynchage courante en Afrique du Sud dans les années 1980, consistant à incendier une personne accusée d’un crime, au moyen du pneu imbibé d’essence porté en collier. Enfant, Armitage a été témoin de l’un de ces règlements de compte d’une terrible violence à Nairobi.

En 2018 donc, l’artiste intègre l’une des collections muséales les plus prestigieuses qui soit. Peu après, tous les projecteurs se braquent sur lui, du côté des institutions comme du marché de l’art international. En 2019, ses peintures et dessins font sensation à la 58e Biennale de Venise (« May you live in interesting times ») et au MoMA à New York (« Projects 110: Michael Armitage »), tandis que sa toile The Conservationists
(2015) s’envole pour 1,52 million de dollars aux enchères, soit 25 fois l’estimation moyenne fournie par Sotheby’s New York. The Conservationists avait fait partie d’une exposition de la White Cube en 2016 et avait été achetée par un grand collectionneur new-yorkais à cette occasion. Trois ans plus tard, l’œuvre a atteint le prix d’un grand White Nets de Yayoi Kusama – l’une des 30 artistes les plus cotées du monde – vendu le même jour chez Sotheby’s.

Michael Armitage, Pathos and the Twilight of the Idle, 2019, huile sur écorce de lubugo.

Un contexte favorable

Il faut dire aussi que The Conservationists est arrivée en salle de ventes alors que l’acquisition d’œuvres d’artistes africains ou liés au continent africain était l’une des grandes priorités des musées et de bon nombre de collectionneurs privés des États-Unis et d’ailleurs. À ce moment-là, les plus grandes institutions du pays revendiquent le BIPOC (Black, Indigenous and People of Color) comme un nouvel impératif dans leur gouvernance et dans leurs projets d’acquisitions.

L’année 2019 est une année clef à ce titre. Denise Murrell, curatrice de la retentissante exposition « Posing Modernity : The Black Model from Manet and Matisse to Today », est engagée par le Metropolitan Museum of Art de New York. Ashley James devient la première conservatrice noire du musée Guggenheim et le MoMA nomme l’artiste et curateur nigérian Ugochukwu-Smooth C. Nzewi conservateur de son département de peintures et sculptures.

Ce travail, visant plus d’inclusion et d’équité, s’est accentué en 2020 après le mouvement Black Lives Matter, qui a conduit certains musées à vendre des œuvres – généralement d’artistes blancs, souvent masculins – pour diversifier leurs collections permanentes. D’autres musées ont débloqué des fonds consacrés à l’acquisition d’œuvres des 20e et 21e siècles par des artistes BIPOC. Le Met s’est engagé à consacrer 10 millions de dollars à cette fin.

Michael Armitage, The Conservationists, 2015, huile sur écorce de Lubugo. © Sotheby’s

Maintenir la rareté

Face au marché des enchères qui va de plus en plus vite, les galeries ont tendance à contrôler l’évolution de la cote de leurs protégés pour qu’elle reste constante et durable. Les galeries se méfient généralement du phénomène de mode qui propulse rapidement les jeunes artistes à des niveaux de prix plus forts que ceux d’artistes contemporains plus connus. Il y a toujours un risque que le marché s’essouffle, qu’il passe à autre chose et que la cote dégringole. Mais lorsqu’il y a un soutien institutionnel, que les artistes sont exposés et achetés par les musées, la base est plus solide et les collectionneurs sont rassurés.

Même si la cote de Michael Armitage a flambé du jour au lendemain, nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises, tant il est soutenu. Désigné par la Whitechapel Gallery parmi les dix artistes de la « Peinture du nouveau millénaire » (2020), Armitage expose à la Biennale de Taiwan et à la Haus der Kunst de Munich en ce début d’année. En circulant, son oeuvre gagne en notoriété internationale et conquiert naturellement de nouveaux acheteurs potentiels. Il serait étonnant de voir sa cote s’essouffler dans les prochains mois si le principe de rareté des œuvres est maintenu en salles de ventes. Moins les œuvres seront nombreuses, plus les enchères grimperont. La loi d’une offre raisonnée face à une demande électrique devrait maintenir les prix, désormais millionnaires, du jeune trentenaire.

Celine Moine avec Artmarket.com

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