50 ans de la galerie Nadar : histoire d’une galerie pionnière

Fondée par Leïla Faraoui, la galerie Nadar a accompagné l’émergence des artistes de l’École de Casablanca et d’un nouveau marché de l’art au Maroc. Entre effervescence artistique, engagements critiques et émergence d’un marché de l’art, son ouverture en 1974 s’impose comme un geste fondateur. 
L’année 1974 marque un tournant pour les arts plastiques au Maroc. Farid Belkahia vient de quitter la direction de l’École des Beaux-Arts de Casablanca qu’il dirigeait depuis 1962, insufflant aux côtés de Mohamed Chabâa, Mohamed Melehi, Toni Maraini et Bert Flint une nouvelle ère qui concilie expérimentations formelles et redécouverte de la richesse des arts populaires et traditionnels. La première Biennale panarabe de Bagdad se déroule au printemps. La délégation marocaine dont le commissariat est assuré par le même Belkahia présente quatorze artistes dont Kacimi, Ben Cheffaf, Hamidi ou Latifa Toujani. Au mois de juillet, Leïla Faraoui fonde à Casablanca la galerie Nadar, située alors au 88, boulevard de Paris. Si, comme l’avance l’artiste El Amine Zine El Abidine, actuel directeur artistique de la galerie, elle est alors « la première femme arabe à ouvrir une galerie d’art moderne dans le monde arabe », celle-ci a pourtant une devancière en la personne de Pauline de Mazières qui ouvre, à Rabat, en 1971, la galerie L’Atelier. 

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Galerie Nadar, Mohamed Kacimi, mars
1975, Casablanca, courtesy Galerie Nadar

Les deux femmes se connaissent bien puisque leurs époux respectifs, Abdeslem Faraoui et Patrice de Mazières, ont créé un cabinet d’architectes ayant collaboré avec des artistes tels que Chabâa et Melehi à la réalisation d’intégrations architecturales, dans la région du Souss. Pour Leïla Faraoui, qui choisit pour nom de la galerie un mot désignant en arabe « l’opinion par la vue », symbolisé dans le logo réalisé par Melehi par un œil situé au-dessus de la lettre D, il s’agit alors de donner à voir au public marocain la fine fleur de l’art moderne représenté par les membres du groupe de Casablanca. « Ce rôle de découvrir un potentiel créateur, de prendre le risque de l’exposer et de contribuer à sa mise en relation entre public et acheteur, n’existait pas alors à Casablanca », explique Leïla Faraoui dans un entretien accordé en 2007 à Tzveti Tocheva. Faire émerger un marché national

L’exposition inaugurale de la galerie, « L’art marocain dans les collections privées », présentée en juillet-août, fait office de manifeste. Elle réunit 28 artistes marocains encore peu connus du grand public dont Belkahia, Cherkaoui, Atallah, Kacimi, Melehi, Miloud ou Chaïbia. Non commerciale, cette première exposition rassemble des œuvres prêtées par des collectionneurs privés dont le nom apparaît sous celui des artistes. Rédigé par Mohamed Chabâa, le texte du catalogue entend poser les conditions sine qua non favorisant l’émergence d’un « marché artistique national ». Pointant l’absence d’une « infrastructure marchande », de musée national d’art moderne et de collections nationales, Chabâa appelle de ses vœux la libéralisation d’un secteur qui mettrait fin au phénomène du « marchand de tableaux », unique lien entre l’artiste et l’acquéreur. Cette volonté de s’ouvrir à un nouveau public de collectionneurs est corroborée par le travail que mène depuis plusieurs années Nihel Ouhfsa, petite-fille de la galeriste, sur les archives de Nadar : « J’ai trouvé qu’il y avait des pourparlers avec les banques pour accorder des prêts à taux zéro pour ceux qui voulaient acheter de l’art. Ma grand-mère a tout fait pour que les artistes et le public se rencontrent et pour que les artistes puissent vivre de leur art ».

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Guy Camusa, Sans titre, technique mixte sur
bois, 52 x 40 cm, 2009

Pour ces derniers, il s’agit de perpétuer le premier geste contestataire accompli en 1966 par Belkahia, Melehi et Chabâa en organisant librement dans le hall du théâtre Mohammed V de Rabat un accrochage que Toni Maraini présente comme une action « d’indépendance à l’égard du ministère de la Culture et des galeries conventionnelles ». « D’autres galeries indépendantes, en dehors de L’Atelier et de Nadar, allaient d’ailleurs bientôt naître comme Structure B.S, ajoute-t-elle, pour ne plus dépendre justement des politiques officielles ». Pendant une dizaine d’années, la galerie Nadar devient le rendez-vous incontournable des artistes modernes. « Jusqu’en 2010, précise Nihel Ouhafsa, la galerie sera qualifiée de moderne pour se distinguer de celles qui montraient de la peinture orientaliste ». Parmi les expositions phares de la galerie, la rétrospective consacrée en 1974 à Chabâa, avec un volet situé à L’Atelier, revêt une importance particulière. Succédant à une période de silence due à l’emprisonnement de l’artiste, cette exposition révélait, selon Nadia Chabâa, sa fille, « une nouvelle phase dans son travail de peintre, caractérisée par l’apparition d’une série de peintures cellulosiques sur fond blanc, travaillées au pistolet sur des panneaux en bois, grâce à un procédé réalisé en milieu industriel. Une autre particularité tient au fait que les croquis, dessins et esquisses ayant servi de base à la conception de ces panneaux cellulosiques avaient été réalisés par Chabâa lors de son séjour en prison ». 

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Couverture du catalogue de l’inauguration
de la galerie Nadar, courtesy Mohammed
Chabaa Archives / Nadar éditions

Une ouverture sur le monde

Très tôt, la galerie s’ouvre aux artistes étrangers et à une diversité de médiums, incluant sculptures et multiples.  En 1975 et 1976, Abderrahmane Rahoule, qui a collaboré avec le cabinet Faraoui-Demazières au centre de tri postal de Casablanca, expose tour à tour des céramiques et des sculptures inédites, aux côtés d’Abdelkrim Ghattas et du céramiste Moussa Zekkani. « À cette époque, apparaissait une génération de jeunes collectionneurs et les prix étaient encore abordables. La peinture se vendait bien mieux que les sculptures », se souvient l’artiste. Dans le prolongement de la Biennale de Bagdad, la galerie propose en 1975 une exposition réunissant Latifa Toujani et les artistes irakiens Dia Azzawi et Saleh al-Jumaie. En 1978, une exposition monographique est consacrée à l’artiste japonais Shu Takahashi que Leïla Faraoui rencontre, par l’intermédiaire de Toni Maraini, à l’occasion du premier Moussem culturel d’Asilah. « On passait en famille toutes nos vacances à Asilah, se souvient Amina Faraoui, l’une des filles de la galeriste. On vivait le Moussem, en participant aux différents ateliers de gravure, de peinture ou de poterie qui étaient alors organisés. C’est là que ma mère rencontra de nombreux artistes ». Mais sans doute ce sont les nombreuses collaborations avec des auteurs renommés tels que Edmond El Maleh, Mostafa Nissaboury ou Abdellatif Laâbi qui apportent une aura certaine à la galerie. « La naissance de la galerie est venue par les peintres, se souvient Amina Faraoui, même si à la base ma mère rêvait d’ouvrir une librairie ou de fonder une maison d’éditions ». Accompagnant une exposition de Miloud organisée en février 1975, un texte de Nissaboury – aujourd’hui présenté dans l’exposition « Mémoires de fibres » qui célèbre les 50 ans de la galerie –, accompagne le renouveau d’une peinture s’autorisant alors des effets inattendus de relief : « Par des reliefs d’une plasticité expressive et sans mélange, créant ses propres effets, les œuvres récentes de Miloud ne traduisent pas seulement une voie heureuse dans la recherche en l’art marocain contemporain, c’est aussi une tentative de dénonciation d’un certain ordre de préjugés et une volonté de briser des frontières installées artificiellement entre les gens ». Un éloge de l’élan créateur qui n’a rien perdu de sa superbe. 

Olivier Rachet

Exposition « Mémoires de fibres – 50 ans de la galerie Nadar », Casablanca, jusqu’au 13 mai 2026.

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Couverture du catalogue de la rétrospective
de Mohamed Chabaa, Galerie Nadar,
octobre-novembre 1974, crédit :
Mohammed Chabaa Archives / Nadar
éditions / courtesy Galerie L’Atelier
Rabat, Pauline de Mazières et Sylvia
Bellahsan
1974
Leila Faraoui,
dans sa galerie.