Actuellement présenté à Tunis, My House is a Le Corbusier de Cristian Chironi prend pour point de départ la Villa Baizeau, seule réalisation africaine de Le Corbusier et interroge ici les ambiguïtés d’un idéal moderniste présenté comme universel mais étroitement lié aux logiques coloniales qui ont façonné des villes comme Tunis, Casablanca ou Rabat.
« J’utilise Le Corbusier comme un instrument ». Depuis 2015, l’artiste italien Cristian Chironi développe un projet au long cours intitulé My House is a Le Corbusier. Son protocole est simple et rigoureux, habiter temporairement des bâtiments conçus par Le Corbusier, y vivre, y travailler, et produire à partir de cette expérience des récits, des performances ou des images. Chaque étape repose sur une immersion physique dans l’architecture, envisagée comme un espace à activer, déplaçant ainsi l’œuvre architecturale vers le terrain de l’expérience vécue.
À Tunis, ce protocole se heurte à une impossibilité. La Villa Baizeau, seule réalisation africaine de Le Corbusier, est aujourd’hui située dans une zone sécurisée du périmètre présidentiel, inaccessible au public. Chironi n’a pas pu y séjourner. Ce déplacement, de l’habitation réelle à l’impossibilité d’habiter, transforme profondément le projet. Il ne s’agit plus de vivre l’architecture, mais de la reconstituer mentalement, à partir de documents, de récits et de projections. L’expérience devient indirecte et fragmentaire.
Un modernisme importé
Cette impossibilité éclaire la Villa Baizeau sous un jour nouveau. Construite entre 1928 et 1930 sur la colline de Sainte Monique à Carthage, la maison domine le paysage, tournée vers la mer et inscrite dans une topographie en pente. Le bâtiment se compose de volumes géométriques simples, imbriqués les uns dans les autres, organisés autour de terrasses et de toits accessibles. De larges ouvertures cadrent le paysage, laissant entrer la lumière et favorisant la ventilation. Comme dans d’autres projets de Le Corbusier à cette période, l’architecture cherche à répondre au climat par des dispositifs spatiaux : ombre, circulation de l’air, continuité entre intérieur et extérieur. Mais cette apparente adaptation masque une autre réalité. La villa est commandée par Lucien Baizeau, un industriel français installé en Tunisie durant la période coloniale. Elle s’inscrit dans un contexte où le territoire est administré par la France, et où les formes modernes importées participent aussi d’un projet politique et culturel. À cette époque, Le Corbusier développe ses théories sur l’habitat moderne, qu’il conçoit comme un modèle universel, reproductible au-delà des contextes locaux. La Villa Baizeau est conçue à distance, sans que Le Corbusier n’ait jamais foulé le sol tunisien, elle matérialise une pensée projetée, détachée du contexte, où l’habitat devient un modèle exportable plutôt qu’une pratique située.
Ce décalage initial entre conception et réalité trouve aujourd’hui un écho dans son inaccessibilité. La maison, conçue pour être habitée, est devenue un objet invisible, soustrait à l’usage comme au regard. On ne peut que l’imaginer, la reconstruire à partir de photographies anciennes, de plans ou de descriptions. Ce que révèle l’étape tunisienne du projet de Chironi, accueillie par La Boîte, lieu d’art contemporain et d’architecture et dirigée par Fatma Kilani et Chacha Atallah, c’est précisément cette tension. Il ne s’agit plus d’occuper un espace, mais de composer avec son absence. Ce déplacement de l’habiter vers une expérience mentale, activée par les récits, les images et les fragments qui subsistent du lieu, met au jour les ambiguïtés d’un modernisme présenté comme universel mais indissociable d’une histoire d’appropriation coloniale.
Farah Sayem