Artiste majeur de la scène contemporaine, Ibrahim Mahama transforme matériaux usés et objets manufacturés en puissantes installations qui interrogent l’histoire du travail, les circuits du commerce et les héritages postcoloniaux. Entre reconnaissance internationale et engagement local au Ghana, il redéfinit le rôle de l’artiste en acteur de mémoire et de transformation culturelle.
Ibrahim Mahama fait partie de ces artistes dont la pratique déborde largement l’espace de l’atelier. Constamment en mouvement entre le Ghana et les grandes scènes de l’art international, son agenda saturé ne l’empêche pas de prendre le temps de me rencontrer lors de ma venue à Accra pour discuter de mes recherches académiques. Cette disponibilité dit quelque chose de sa manière d’habiter le rôle d’artiste : non pas seulement producteur d’œuvres, mais acteur engagé dans la construction d’une mémoire collective et d’un écosystème culturel.
Cet altruisme, il le tient de sa famille, établie à Tamale au nord du pays, où il a vu le jour en 1987. Son père, ingénieur civil, l’expose très tôt aux réalités du monde industriel et aux conditions de vie des ouvriers. Un horizon social qui deviendra central dans son œuvre et qu’il commence à explorer pendant ses études de peinture et de sculpture à la Kwame Nkrumah University of Science and Technology (KNUST) de Kumasi, dont il sort diplômé en 2013. Foyer de réflexion critique et d’expérimentation artistique particulièrement actif, le département d’art de la KNUST prône depuis le début des années 2000 un modèle pédagogique qui encourage les étudiants à ancrer leurs recherches dans les questions sociales, économiques et politiques contemporaines, plutôt que dans une approche purement formelle. C’est là qu’Ibrahim Mahama pose les bases de sa démarche artistique, fondée sur le potentiel narratif des objets. Il reconnaît avoir été influencé par son prédécesseur El Anatsui, dont l’usage de matériaux recyclés a profondément marqué la scène ghanéenne : « Il a montré qu’un artiste pouvait être intellectuel dans la manière d’utiliser les matériaux ».
Dès lors, la matière devient pour Mahama un langage qu’il convoque pour évoquer la circulation des marchandises et les structures du travail dans le contexte postcolonial. La KNUST lui fournit un terrain d’expérimentation. Il collecte objets manufacturés, pièces industrielles et documents d’archives pour composer de vastes installations qui apparaissent dans l’espace urbain de Kumasi. Il s’intéresse particulièrement aux sacs de jute utilisés pour transporter le cacao, le riz ou le charbon dans les marchés ghanéens. Produits à l’origine en Asie, ils portent les traces de leurs usages successifs : inscriptions, réparations, salissures… À eux seuls, ils racontent les circuits invisibles de la mondialisation. Mahama les assemble en surfaces textiles dont il enveloppe des éléments architecturaux, transformant temporairement leur perception. Mobilisant le concours de dizaines de travailleurs – couturiers, transporteurs, assembleurs –, le processus collaboratif de création devient lui-même une composante de l’œuvre, dans la mesure où elle met en scène les chaînes de fabrication habituellement occultées par les circuits du commerce et de l’art. Chez Mahama, la monumentalité dépasse le spectaculaire : elle fonctionne comme un dispositif critique qui met en exergue ce que les récits officiels tendent à effacer.
Mettre en scène de l’invisible
La réputation croissante de la KNUST a attiré l’attention de commissaires d’exposition internationaux intéressés par les pratiques artistiques africaines contemporaines ; notamment du Nigérian Okwui Enwezor, aux commandes de la 56e Biennale de Venise (2015). Son propos curatorial pour l’exposition internationale, « All the World’s Futures », repose sur les notions de travail, de capitalisme et de circulation globale. Et la démarche de Mahama correspond précisément à ces problématiques. Deux ans après son diplôme, l’artiste expose au Pavillon de l’Arsenale l’installation Out of Bonds, réalisée in situ. Classée parmi les « 25 meilleures œuvres du XXIe siècle » par le magazine Frieze, elle déploie sur les murs des milliers de sacs de jute qui forment un couloir oppressant. Omniprésents dans son œuvre, ces sacs usés deviennent sa signature, rendant son travail facilement reconnaissable et immédiatement lisible dans l’espace d’exposition. La capacité de Mahama à combiner puissance visuelle, dimension politique et logistique collective coïncide avec les attentes des grandes manifestations internationales. À Venise, il est l’artiste que tous les commissaires d’exposition et les institutions occidentales regardent. Dès lors, les invitations se multiplient dans les grandes biennales et musées, consacrant une ascension remarquablement rapide pour un artiste à peine trentenaire.
En exposant ses œuvres en Occident, Mahama déplace symboliquement des fragments de l’économie postcoloniale vers les espaces institutionnels de l’art contemporain. En 2017, on le retrouve à la Documenta 14, à Kassel en Allemagne. Il revient en 2019 à Venise au sein du premier pavillon du Ghana, pour lequel il conçoit A Straight Line Through the Carcass of History 1649, où s’empilent des structures grillagées en bois et métal, habituellement utilisées pour fumer le poisson en Afrique de l’Ouest, afin de former, là encore, un couloir sombre et claustrophobique. L’œuvre intègre des papiers de poisson fumé aromatiques, des cartes, des registres et des cahiers d’exercices provenant de diverses institutions ghanéennes, transformant ces objets du quotidien liés au travail et à la survie en une archive sensorielle de la mémoire collective.
Ibrahim Mahama enchaîne la même année avec la Biennale de Lubumbashi, puis celles de Sydney (2020), São Paulo (2023), Sharjah (2023), Lagos (2024) et de Malte (2024). Dans le même temps, ses installations massives investissent la Tate Modern à Londres, le Centre Pompidou à Paris, le Kunsthalle de Bern et Vienne, le Museum of Fine Arts de Houston, la Norval Foundation du Cap ou encore le Tel Aviv Museum of Arts. Il frappe notamment les esprits avec l’installation Parliament of Ghosts (2019-26), où des sacs de jute habillent les murs d’une chambre parlementaire reconstituée à partir de sièges récupérés dans d’anciens trains, des écoles, des hôpitaux ou, dans la version récente de l’installation, dans des maisons privées du Ghana et d’Inde. Hanté par les traces matérielles du travail et de la vie des populations, ce lieu de pouvoir devient le théâtre d’une confrontation entre les promesses de l’après-Indépendance et l’économie réelle.
Mais la trajectoire fulgurante d’Ibrahim Mahama ne se réduit pas à une success-story internationale. À la fin des années 2010, son travail prend une autre dimension. Il ne se contente plus de produire des œuvres : il cherche à transformer les conditions même de leur existence. Si le Ghana possède un riche héritage artistique, les infrastructures dédiées à l’art contemporain restent limitées et largement concentrées à Accra. Après l’indépendance, plusieurs institutions culturelles avaient été créées sous l’impulsion du président Kwame Nkrumah pour façonner le paysage artistique national. Mais les crises politiques successives les ont fragilisées. Mahama décide de réinvestir les ressources générées par sa carrière « dans des institutions capables d’exposer et conserver les œuvres que nous produisons, et de permettre ainsi à toutes les générations qui vont suivre de se connecter à nous. Sinon, la majorité des œuvres vont juste disparaître en Occident ou même ici, puis s’évaporer dans le temps », explique-t-il.
Reconfigurer les centres de l’art
Entre 2019 et 2021, il fonde trois structures majeures dans sa ville natale de Tamale. Le Savannah Centre for Contemporary Art (SCCA) est un centre de recherche, d’exposition et de résidence consacré aux artistes africains et diasporiques des XXe et XXIe siècles. À quelques kilomètres de là, le Red Clay Studio repense le modèle du studio d’artiste en espace collectif mêlant création, collectes de vestiges coloniaux et post-coloniaux, et programmes pédagogiques pour les écoles et les jeunes artistes. Mais le projet le plus symbolique reste celui de Nkrumah Voli-ni. Cet ancien silo à céréales, construit sous Kwame Nkrumah et longtemps laissé à l’abandon, est transformé en centre culturel et en espace de formation. En réhabilitant ce bâtiment industriel, il ne se limite pas à préserver un patrimoine : il réactive un vestige du projet moderniste post-Indépendance pour le transformer en lieu de réflexion critique sur l’histoire politique et économique du pays. Là où l’art contemporain africain a longtemps dépendu de structures occidentales pour exister, Mahama propose un modèle construit localement. Lui-même parle de « redistribution ». Une redistribution des ressources, mais aussi des possibilités d’accès à l’art : « Ce sont des lieux de réparation et de mémoire, qui me permettent de repenser les héritages ainsi que le sens de l’art ».
Sa démarche trouve un écho international : en 2025, il devient la première personnalité africaine à arriver en tête du classement Power 100 établi par la revue ArtReview, qui distingue chaque année les acteurs qui façonnent les dynamiques de l’art à l’échelle mondiale. Dépassant la simple consécration individuelle, cette distinction signale une transformation plus large : l’émergence de nouvelles géographies artistiques, où de nouvelles architectures de légitimité se construisent depuis le Sud. Au-delà du Ghana, Mahama est un moteur qui renforce les autres scènes du Sud global, tout comme les scènes excentrées. Il participe actuellement à la quatrième Biennale de Thaïlande, à la Kochi-Muziris Biennale et à l’India Art Fair en Inde, après avoir exposé à la Singapore Art Week et au Zacheta National Gallery of Art en Pologne. En juin prochain, il dévoilera une installation monumentale dans le centre-ville de Bâle en Suisse, commissionnée par Art Basel. Et à l’automne, c’est à Paris qu’il inaugurera l’exposition « Le Temps des récoltes » au sein des nouveaux espaces de la Fondation Cartier.
Ses œuvres circulent dans les grandes plateformes internationales tout en restant profondément ancrées dans le contexte ghanéen. Cette double inscription, locale et globale, constitue sans doute la clé de sa pratique. Dans un champ artistique longtemps structuré par des hiérarchies géographiques, Ibrahim Mahama apparaît ainsi comme l’une des figures qui travaillent activement à en déplacer les lignes. Son œuvre ne représente pas seulement le monde contemporain, elle en reconfigure les circuits.
Par Magali Ohouens