Rapprochées dans le temps, la Biennale de Venise et la foire Art Basel drainent un même écosystème d’acheteurs, créant un circuit de conversion qui est aujourd’hui l’un des plus influents du monde de l’art contemporain.
Dans le calendrier de l’art contemporain, peu de séquences sont aussi stratégiques que celle qui relie la Biennale de Venise à Art Basel. Quelques semaines séparent l’ouverture de ces deux rendez-vous, mais une grande partie du même écosystème y circule : collectionneurs, curateurs, galeristes, advisors, institutions. À Venise, les artistes sont regardés dans un cadre de consécration curatoriale. À Bâle, cette attention donne forme à la conversion de marché. La formule « see it in Venice, buy it in Basel » résume assez bien ce déplacement et décrit un phénomène réel : la biennale agit comme un accélérateur de visibilité internationale, particulièrement pour les scènes du Sud.
Un point de rencontre central
Le cas du Ghana reste exemplaire, on s’en souvient. En 2019, pour son premier pavillon national, le pays faisait une entrée fracassante à Venise avec El Anatsui, Ibrahim Mahama, John Akomfrah et Lynette Yiadom-Boakye dans un pavillon conçu par David Adjaye. Le projet installait la scène ghanéenne au centre du récit international de l’art contemporain. Dans les années qui ont suivi, Ibrahim Mahama a multiplié les commandes publiques, les grandes expositions et les collaborations avec les plateformes liées à Art Basel. Cette année précisément, Art Basel lui commande une installation monumentale sur la Münsterplatz, tandis que la Fondation Cartier prépare pour l’automne 2026 « The Harvest Season », une ambitieuse exposition collective pensée autour de son univers.
Maike Cruse, directrice d’Art Basel Bâle, résume ainsi cette centralité : « Pendant une semaine, Bâle devient le point de rencontre central du monde de l’art, là où la profondeur historique dialogue avec les innovations les plus audacieuses du paysage artistique actuel. » Cette translation entre visibilité curatoriale et valeur de marché commence également à être observée du côté du second marché. Selon Céline Moine, experte marché de l’art chez Artprice, plusieurs trajectoires récentes montrent que certaines participations à Venise peuvent accélérer la visibilité d’un artiste dans les ventes publiques, particulièrement lorsqu’elles s’accompagnent d’un soutien institutionnel et d’un relais galerie solide. « On observe parfois un effet d’amplification après Venise, notamment pour des artistes déjà engagés dans une dynamique internationale, explique-t-elle. La biennale agit comme un puissant marqueur de légitimité. Lorsqu’un artiste entre ensuite dans des collections importantes, des expositions muséales ou les grandes foires internationales, cela peut contribuer à renforcer sa présence sur le second marché. »
Ça dépend pour qui
L’effet reste toutefois très variable selon les artistes. Pour des figures déjà installées comme El Anatsui, Venise consolide une valeur existante. C’est le cas du pavillon du Nigeria, qui réunissait en 2024 des figures déjà mondialisées comme Yinka Shonibare, Toyin Ojih Odutola ou Tunji Adeniyi-Jones. Pour ces artistes, Venise agit plutôt comme une relance narrative et politique. Elle redonne une actualité curatoriale à des trajectoires déjà établies.
Pour des artistes plus émergents, la biennale peut surtout accélérer leur identification par les collectionneurs internationaux et les maisons de vente, produisant un véritable changement d’échelle. Le parcours de Joël Andrianomearisoa est révélateur. En 2019, il investissait le premier pavillon de Madagascar avec « I Have Forgotten the Night ». Après Venise, sa présence s’épaissit dans les circuits internationaux, notamment via sa galerie Almine Rech et les programmes liés à Art Basel Paris. Son exemple montre comment un artiste issu d’une scène peu visible peut transformer une présence vénitienne en inscription durable dans des réseaux de galeries et d’institutions : dans le cœur du marché.
L’artiste sénégalais Alioune Diagne a connu une trajectoire similaire. Présenté au sein du pavillon sénégalais de 2024 (et à la Biennale de Dakar la même année), il enchaîne aujourd’hui les expositions chez Templon à Brussel, Paris et New York. « Exister à Venise, c’est important pour un artiste, affirme le galeriste Daniel Templon. Pendant les quatre jours de la semaine d’ouverture, tout le monde de l’art, tous les professionnels viennent, voient et parlent. Alioune Diagne était inconnu avant 2024. Sa rampe de lancement a incontestablement été la biennale. Des milliers de gens ont vu son travail et la suite a confirmé son succès : il n’a fait que progresser depuis. »
Une logique mathématique ?
En 2026, la corrélation entre Venise et Bâle est encore plus explicite. Plusieurs artistes visibles à Venise apparaîtront sur les stands de leurs galeries à Art Basel Bâle ou Paris quelques mois plus tard. On retrouvera ainsi Yto Barrada, qui représente la France dans son pavillon vénitien, dans le stand des galeries Sfeir-Semler et Pace. Et la galerie Hollybush Gardens saura tirer parti de la visibilité de Lubaina Himid, dont le pavillon britannique présentait un solo show. De même, plusieurs artistes de l’exposition internationale de la Biennale de Venise, « In Minor Keys », suivront à Bâle leurs galeries internationales. Remarquée à l’entrée du pavillon de la biennale aux Giardini, Otobong Nkanga va voir sa cote, déjà explosive, atteindre des sommets dans les mois prochains. Daniel Templon parie pour sa part sur l’ascension de Billie Zangewa, dont la présence au sein de l’exposition internationale a particulièrement été remarquée : « Son mur aux Giardini était une réussite ! Bien sûr que cela change la notoriété et la cote de l’artiste ! »
Dans ce mouvement très fluide entre Venise et Bâle, certains artistes restent toutefois en marge de cette logique de conversion. Leur présence dans les grandes expositions internationales ne se prolonge pas nécessairement dans le circuit des foires. Très visible dans l’exposition « In Minor Keys » à Venise, Werewere Liking fait partie de ceux-là. Artiste majeure, écrivaine et fondatrice du Village Ki-Yi, elle circule principalement dans des cadres institutionnels et curatoriaux. Sa visibilité internationale repose surtout sur des projets, des invitations, des réseaux intellectuels et pédagogiques, plutôt que sur une galerie dominante ou une stratégie de foire. Ce contrepoint rappelle que la séquence Venise-Bâle ne constitue pas un modèle unique. Elle fonctionne pour des artistes déjà intégrés dans des réseaux de galeries capables de concrétiser cette translation. Pour d’autres, la reconnaissance reste institutionnelle, historique, intellectuelle. S’agissant des scènes africaines, l’enjeu dépasse largement la vente. Venise permet d’entrer dans une autre cartographie du regard. La question devient celle de la durée : transformer un moment d’hypervisibilité en présence stable dans les institutions, les collections et les récits internationaux.
Par Meryem Sebti