Ce qui vous frappera dans ce numéro, c’est une contradiction apparente. D’un côté, la Biennale de Venise, la plus grande machine de légitimation du monde de l’art. De l’autre, des histoires de femmes qui tissent dans des coopératives de Khouribga ou de Bejaâd, une artiste de 70 ans qui travaille depuis trente ans dans son coin à Akouda. Et pourtant il semblerait que ce soient ces trajectoires-là qui vont occuper le centre de la scène. Aussi peut-on se demander ce qui fait aujourd’hui autorité dans le monde de l’art. Les institutions ? Le marché ? Les centres historiques ? Ou bien la capacité d’une œuvre à porter une histoire, une mémoire et une transmission ?
Pour la première fois, le Maroc est au cœur d’une Biennale de Venise. Il entre à l’Arsenale où Amina Agueznay déploie Asǝṭṭa, une œuvre née de plus de trente années de dialogue avec les maâlmate du Maroc et de la mobilisation de près de 160 d’entre elles, issues de différentes régions du royaume. Et dans l’exposition internationale, même si ce n’est pas la première présence d’un artiste marocain, on découvre les tissages d’Amina Saoudi Aït Khay, née à Casablanca et installée depuis plus de quarante ans en Tunisie, qui à 70 ans entre à la biennale après trois décennies de travail silencieux. Cette présence marocaine à Venise ouvre un champ de responsabilité collective.
Depuis la création de Diptyk en 2009, l’idée d’un pavillon marocain circulait dans les conversations culturelles. Ce projet a mis du temps à advenir. Tant mieux. Les vingt années qui séparent ces discussions de l’ouverture d’Asǝṭṭa racontent un processus de construction. Celui d’un écosystème qui a consolidé ses institutions, ses collections, ses lieux, ses artistes et ses récits. Le temps long a travaillé pour la scène marocaine. Et lorsque le pays entre finalement à l’Arsenale, il le fait avec une proposition dont la solidité tient précisément à cette maturation.
Ce qui se joue à Venise dépasse d’ailleurs largement la seule question de la représentation nationale. Car les artistes qui marquent cette édition sont souvent ceux qui interrogent par leur travail les catégories admises. Amina Saoudi n’est ni tout à fait du côté de l’artisanat, ni tout à fait du côté des beaux-arts. Amina Agueznay transforme des savoir-faire vernaculaires en langage contemporain sans jamais céder à la tentation folklorique. Enfin, Koyo Kouoh nous lègue une exposition qui pulvérise les oppositions Nord-Sud, tradition-modernité, centre-périphérie. Cette complexité me semble infiniment plus intéressante que les récits identitaires auxquels le monde de l’art cède parfois avec empressement.
Il y a quelques jours, au Festival d’histoire de l’art de Fontainebleau, où le Maroc était invité d’honneur, je participais à une conversation avec Abdellah Karroum autour d’une question : comment une revue produit-elle ses propres archives ? Comment le temps long se construit-il à partir de l’urgence du présent ? Une revue ne documente pas seulement son époque. Elle fabrique aussi le matériau qui permettra un jour de relire l’époque. Cette réflexion nous a conduits à faire évoluer notre cahier expositions. À l’heure où l’annonce appartient au temps réel, où notre site web et son agenda recensent l’actualité au fil de l’eau, il nous a semblé que la vocation d’un trimestriel était plutôt dans la construction d’un regard et d’une opinion. Nous avons donc choisi de consacrer cette section à six expositions que nos auteurs ont réellement vues, parcourues, observées et interrogées. Six expositions auxquelles nous consacrons des textes de critique d’art à part entière, parce que voir et écrire ne sont pas deux gestes distincts. La critique demeure l’un des rares espaces où l’œuvre peut encore être regardée avant d’être commentée.
Peut-être est-ce finalement là que se joue encore la nécessité d’une revue d’art. Face à l’inflation de commentaires immédiats, c’est presque une forme de résistance.
Meryem Sebti