Soumiya Jalal, le fil comme architecture de la mémoire

Vingt-cinq ans après ses premières expérimentations textiles, Soumiya Jalal présente à la Villa des Arts de Casablanca De fil en mémoire (2004-2026), une rétrospective qui revient sur un parcours singulier entre art, architecture et savoir-faire.

Art textile de Soumyia Jalal. Photographies par le Venice Documentation Project – Samuele Cherubini. Avec l'aimable autorisation du Pavillon du Royaume du Maroc.

Architecte de formation, initiée au tissage textile à Montréal, Soumiya Jalal développe depuis la fin des années 1990 un travail fondé sur l’exploration des matières naturelles (raphia, sisal, coton, fibres végétales ou métalliques) qu’elle détourne de leurs usages traditionnels pour construire un langage plastique autonome. Cette double culture de l’espace et du textile constitue l’une des particularités de son œuvre. Ses pièces se lisent souvent comme des paysages ou des cartographies où se rencontrent mémoire des gestes et pensée architecturale.

L’exposition casablancaise intervient dans un moment particulier de sa trajectoire. En 2025, Soumiya Jalal participait au pavillon du Maroc à la Biennale d’architecture de Venise avec une série d’installations textiles conçues pour Materiae Palimpsest, projet consacré aux savoirs vernaculaires et aux matériaux durables. Ses œuvres proposaient une lecture du textile comme prolongement de l’architecture de terre et comme archive sensible des territoires.

Soumiya Jalal

Transformer en art les savoirs vernaculaires

Cette présence vénitienne éclaire rétrospectivement le parcours présenté aujourd’hui à Casablanca. Car l’enjeu du travail de Jalal n’est pas seulement patrimonial. Son œuvre se situe dans cette zone de tension où les techniques héritées deviennent des outils de création contemporaine. Elle ne documente pas les savoir-faire : elle les transforme. Les fibres végétales, les fils de cuivre ou les matériaux recyclés deviennent les éléments d’une écriture plastique qui interroge la réparation, la transmission et la permanence des formes.

Cette question de la transmission résonne particulièrement aujourd’hui. Quelques semaines après la présentation du premier pavillon officiel du Maroc à la Biennale d’art de Venise, porté par Amina Agueznay autour des pratiques du tissage et des savoirs artisanaux, l’exposition de Soumiya Jalal rappelle que ces enjeux travaillent depuis longtemps la scène artistique marocaine. Si les démarches diffèrent, les deux artistes partagent un même refus de l’opposition entre artisanat et création contemporaine et participent à la revalorisation de gestes longtemps relégués à la marge des récits de l’art.

À la Villa des Arts, le visiteur découvre ainsi moins une rétrospective qu’un cheminement. Au fil des œuvres, se dessine la cohérence d’une recherche menée depuis plus de deux décennies autour de la matière et du geste. Une œuvre discrète qui compte pourtant parmi les propositions les plus constantes dans le champ de l’art textile contemporain au Maroc.

La rédaction

– Soumiya Jalal, « De fil en mémoire », du 16 juin au 31 juillet 2026 à la Villa des Arts de Casablanca. 

Art textile de Soumyia Jalal. Photos : Venice Documentation Project – Samuele Cherubini. Courtesy du Pavillon du Royaume du Maroc.