De quoi l’École de Casa est-elle devenue le nom ?

Accompagnant la parution de l’ouvrage C.A.S.A. Casablanca Art School Archives, co-dirigé par Morad Montazami et Madeleine de Colnet, l’exposition « Regards sur l’École de Casablanca (1962-1987) » réunit un ensemble d’œuvres souvent inédites, au risque de brouiller la compréhension d’un mouvement majeur de la modernité plastique marocaine.

Par Olivier Rachet

Vue de l'exposition « Regards sur l'École de Casablanca » à la galerie African Arty, Casablanca.

S’il est désormais devenu impossible de réduire l’École de Casa au trio formé par Belkahia, Melehi et Chabâa qui avaient exposé en 1966 au théâtre Mohammed V de Rabat ainsi qu’aux douze années, de 1962 à 1974, pendant lesquelles Belkahia dirige les Beaux-Arts, on est en droit de se demander ce que désigne aujourd’hui un vocable qui fait parfois office de talisman. L’exposition collective « Regards sur l’École de Casablanca, 1962-1987 » que présente aujourd’hui la AA Gallery, en dépit d’œuvres majeures issues souvent de collections privées, n’aide pas toujours à y voir plus clair. 

Les principaux acteurs de ce mouvement sont bel et bien représentés, mais de façon presque anecdotique, à travers notamment une peinture cellulosique sur panneau de Melehi de 1970 ou une œuvre étonnante sur panneau de Chabâa datée de 1974, érigeant en son centre un poing victorieux. L’artiste vient alors de séjourner deux ans durant en prison et l’esprit de résistance semble lui être toujours chevillé au corps. L’exposition s’attarde aussi sur Ahmed Cherkaoui, pionnier de l’École de Casablanca et de l’abstraction au Maroc, dont elle réunit quatre remarquables encres et techniques mixtes sur carton.

Hassan Slaoui, Parallélépipède, 1980. Terre cuite, faïence excisée, 40 × 40 × 15 cm

Réhabiliter certains artistes

Dans la continuité d’expositions, aussi bien institutionnelles que commerciales, consacrées dernièrement à Abdellah El Hariri, Mustapha Hafid ou Mohamed Azouzi, le parcours a le mérite de réhabiliter des figures centrales, ayant de près ou de loin gravité autour de l’effervescence plastique des années post-indépendance. À commencer par Maurice Arama, directeur des Beaux-Arts de 1960 à 1962 qui transféra l’école de la médina au boulevard Rachidi, où elle se trouve encore aujourd’hui, comme le rappelle la monumentale frise chronologique au design psychédélique qui ouvre l’exposition. Sa toile Le chef d’orchestre  datée de 1965 est, avec Le Toréador amoureux  d’André Elbaz (1962), l’une des curiosités de ce parcours. 

Après avoir remis au premier plan d’anciens étudiants devenus artistes tels que Abderrahmane Rahoule ou Karim Bennani, la galerie dirigée par Jacques-Antoine Gannat redonne, cette fois, une place à des artistes parfois oubliés des histoires officielles comme Hamid Alaoui qui dirigea l’école en 1974. Ses sérigraphies n’ont ainsi rien à envier à la virtuosité graphique de Melehi ou de Chabâa. De Baghdad Benas, qui étudia aux Beaux-Arts dans les années 1970, une encre sur papier de 1977 étonne par son inspiration surréaliste, à mi-chemin de la peinture imprégnée de légendes populaires d’un Moulay Ahmed Drissi et de l’univers féériquement étrange d’un Saladi.

Vue de l'exposition « Regards sur l'École de Casablanca » à la galerie African Arty.

Pour autant, malgré leur beauté plastique, la présence d’œuvres de Miloud Labied, de Bellamine ou de Hassan Slaoui questionne la pertinence de les rattacher à un mouvement avec lequel ils ne partagent peut-être que le langage de l’abstraction. La superbe œuvre sur panneau de Bellamine doit beaucoup plus à l’École de Paris et à un Nicolas de Staël qu’à l’École de Casa. Les sculptures sur bois de Hassan Slaoui entretiennent un dialogue plus fécond avec les traditions artisanales qu’avec les injonctions modernisatrices du mouvement. De tels rapprochements, qui ne sont sans doute pas fortuits, pourraient servir à renforcer la cote de ces artistes, selon les logiques bien établies du marché.

Exposition « Regards sur l’École de Casablanca, 1962-1987 », AA Gallery, Casablanca, jusqu’au 15 septembre 2026

Vue de l'exposition « Regards sur l'École de Casablanca » à la galerie African Arty.

Karim Bennani, Sans Titre, 1975. Acrylique sur toile, 60x60 cm.