En Afrique de l’Ouest francophone, la route est communément appelée « le goudron ». Ce terme concret, qui désigne à la fois une infrastructure et une expérience, est devenu le fil conducteur du projet du photographe franco-algérien Bruno Boudjelal. Non pas comme une ligne droite reliant Tanger au Cap, mais comme une surface discontinue, traversée par des allers-retours, des bifurcations et des arrêts imprévus.
Par Najat Saïdi
Lambaréné, Gabon, 2005, 100 x 150 cm
Tout commence par un déplacement imposé, une invitation qui ne devait être qu’un projet parmi d’autres. En 2003, Bruno Boudjelal est convié à participer à une commande collective pour photographier les ports d’Afrique. On lui assigne celui de Libreville. Sa femme, qui a passé les vingt premières années de sa vie au Gabon, lui fait découvrir le pays. Les premières images de Goudron Tanger-Le Cap naissent. Dans le même temps, il expose aux Rencontres d’Arles sa série sur l’Algérie, où il s’est rendu à plusieurs reprises pendant dix ans pour remonter aux origines de sa famille paternelle et découvrir ce pays dont il ne connaissait rien. Quand on lui demande ce qu’il va faire après cette série, il n’en sait rien encore, alors il parle de voyager sur le continent africain pour ne pas laisser de blanc dans la conversation. Mais un an plus tard, le vœu est exaucé : Libération le salarie onze mois pour travailler sur le projet Goudron Tanger-Le Cap, sans aucune contrainte. « Ça paraît fou aujourd’hui, enfin, même à l’époque c’était fou. »
Bruno Boudjelal procède par séquences : il descend de Tanger à Dakar, puis, lors d’un voyage suivant, reprend la route depuis Dakar, et ainsi de suite. Cette progression fragmentée dessine une géographie personnelle faite de reprises et de décalages, entre ce qui est prévu et imprévu. Il traverse le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, mais s’autorise aussi des écarts vers le Niger et le Tchad, où il vit son lot d’aventures. Il va vers le sud, remonte vers le nord. Ce mode de déplacement s’inscrit dans une trajectoire plus ancienne. Avant de devenir photographe, Bruno Boudjelal travaillait comme guide touristique. Installé à Bangkok, il accompagnait des groupes à travers la Birmanie, le Laos ou le Vietnam. « Ce qui m’intéressait, c’était de tourner. Et dans la photographie, est restée cette idée. » Ce qui se joue alors n’est pas encore de l’ordre de l’image, mais du mouvement : une manière d’habiter le monde en circulant.
Nkroful, Ghana, 2005, 75 x 75 cm et 37,5 x 37,5 cm
Chez Bruno Boudjelal, les images ne constituent qu’une partie du travail. Il insiste sur l’importance des récits recueillis au fil des rencontres, qui accompagneront d’ailleurs une sélection de photographies de Goudron Tanger-Le Cap dans un beau livre prochainement publié par l’Atelier EXB. Ces histoires ne sont habituellement pas mises en scène ni illustrées directement dans le travail de Bruno Boudjelal, mais elles traversent la série, lui donnent une épaisseur humaine. Aujourd’hui âgé de 64 ans, le photographe n’a jamais cherché à faire évoluer son style, maintenant une forme d’instabilité héritée de son expérience en Algérie pendant les années 1990. « La forme de mes images est liée à ma pratique de la photographie en Algérie pendant ces années noires, ou plutôt la non-pratique. Je travaillais avec des appareils de mauvaise qualité, en étant toujours en mouvement. »
Habiter le mouvement
Dans cette continuité, une dominante chromatique apparaît de manière récurrente, sans qu’il l’ait réellement anticipée : une attirance pour le bleu. Ce bleu n’est jamais traité comme un motif central ou théorisé, il revient plutôt comme une présence diffuse, liée aux ciels, aux nuits, aux distances, et participe à l’atmosphère générale sans jamais s’imposer comme un sujet. En parallèle, Bruno Boudjelal réalise aussi des images en noir et blanc, souvent en format carré, issues là encore de circonstances imprévues : « Comment vous dire, c’est toute une histoire, un concours de circonstances d’une dame, à Belleville, qui me vend un appareil dont je ne voulais pas, au début. »
Cet été, Goudron Tanger-Le Cap connaît une nouvelle étape sur sa trajectoire. La série fera l’objet d’une exposition aux Rencontres d’Arles, pour laquelle il multiplie les passages chez son tireur L’Atelier Surexposés, où Diptyk l’a rencontré. Et la ville d’Avignon accueillera aussi quelques photos sous la forme de grands tirages installés dans l’espace public. Cette actualité propose une nouvelle lecture en reconfigurant, dans un autre espace et un autre temps, cette expérience du déplacement et de la rencontre qui, depuis le début, échappe à toute linéarité.
— Bruno Boudjelal, « Goudron Tanger-Le Cap », Les Rencontres de la photographie d’Arles, dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, du 6 juillet au 4 octobre 2026.
Bruno Boudjelal à l’atelier Surexposés, à Paris, où il prépare les tirages de son exposition aux Rencontres d’Arles. Photo © Najat Saïdi
Lagos, Nigeria, 2005, 100 x 150 cm
Nkroful, Ghana, 2005, 75 x 75 cm et 37,5 x 37,5 cm
Nkroful, Ghana, 2005, 75 x 75 cm et 37,5 x 37,5 cm
Nkroful, Ghana, 2005, 75 x 75 cm et 37,5 x 37,5 cm
Nkroful, Ghana, 2005, 75 x 75 cm et 37,5 x 37,5 cm