Trois ans après son ouverture, l’Institut National des Beaux-Arts d’Agadir a vu sortir sa première promotion. Annexe de l’INBA de Tétouan, cette jeune école incarne l’ambition de développer l’enseignement supérieur artistique au Maroc, dans un contexte où les défis restent nombreux.
Par Olivier Rachet
Crédit photo : Abdelwahed Imzilen
Le nouvel Institut des Beaux-Arts d’Agadir ne manque pas d’atouts. Situé dans un ancien centre culturel municipal, au cœur du quartier universitaire qui accueille les facultés de lettres, d’économie et de sciences ou encore l’École Nationale d’Architecture, le bâtiment entièrement rénové est à l’entrée d’un de ces immenses parcs végétalisés dont regorge la ville.
En périphérie du centre-ville, l’école s’ancre dans une région qui reste encore enclavée sur le plan artistique. Malgré l’ouverture en 2023 du Musée d’art d’Agadir, la ville ne dispose ni de centre d’art indépendant ni de galeries, comme le regrettent Abdelwahed Imzilen, directeur de l’annexe et les enseignants-artistes Abderrahim Nidalha et Ismaïl Ahendouz, tous trois lauréats de l’INBA de Tétouan.
Former les enseignants
L’école propose trois filières de formation en licence, accréditées par l’enseignement supérieur, couvrant trois spécialités : Design et Société, Arts Narratifs Visuels et Arts Plastiques. Après une première année de tronc commun, les étudiants se spécialisent et bénéficient d’un double enseignement théorique et pratique. Ateliers de peinture, de dessin académique, de sculpture côtoient plusieurs modules consacrés à la sociologie, l’esthétique ou la philosophie de l’art. « En première année, le plus important est de commencer par apprendre les techniques académiques, souligne Abdelwahed Imzilen. En même temps, l’étudiant doit atteindre un stade où il déconstruit et dépasse ces règles. Nous ne voulons pas d’un seul moule ».
INBA, atelier peinture, Agadir. Crédit photo : Abdelwahed Imzilen
Si les cours se dispensent aussi bien en darija, en français ou en anglais pour préparer au mieux les futurs lauréats à une carrière ouverte à l’international, les enseignants aiment rappeler aux étudiants leur ancrage local dans lequel il leur est constamment conseillé de puiser. « Il faut les inciter à s’approprier leur héritage culturel comme socle de création, reconnaît Abderrahim Nidalha. Plutôt que de céder au piège du mimétisme des tendances artistiques internationales, ils doivent apprendre à transposer leurs racines marocaines dans un langage artistique contemporain universel ». « Pour les artistes, Agadir est déjà un atelier en soi et un lieu de production », renchérit le directeur de l’école.
En attendant de disposer de son autonomie administrative, l’école doit encore relever plusieurs défis, parmi lesquels celui de se doter d’une bibliothèque plus richement fournie ou de renforcer la formation des enseignants, alors que les Centres pédagogiques de formation ont fermé leurs portes et que les enseignements d’arts plastiques et d’éducation musicale ont été supprimés du secondaire depuis 2011. « Alors que l’écosystème actuel semble s’être construit prioritairement autour du marché de l’art, laissant l’enseignement artistique en reste, la formation des artistes au Maroc ne peut plus rester à la traîne, observe Abderrahim Nidalha. La question qui se pose aujourd’hui demeure : comment réinvestir la formation à l’INBA pour garantir que les lauréats soient à la hauteur de l’effervescence du marché de l’art, et non de l’art du marché.»
INBA, Agadir. Crédit photo : Abdelwahed Imzilen
À quoi rêvent les jeunes artistes ?
Du côté de la première promotion en arts plastiques, tout juste diplômée en juin, l’enjeu semble moins de transmettre un savoir-faire disciplinaire que d’ouvrir les étudiants à la pluralité des pratiques contemporaines. Encadrés par une équipe de 26 enseignants, ils sont invités à penser la peinture, la sculpture ou la performance comme des champs poreux. « J’essaie de leur apprendre à ne pas se limiter à un médium, explique Ismaïl Ahendouz, en charge du module peinture contemporaine, et de pouvoir faire de la peinture-sculpture ou de la sculpture-performance. » Dans le cours d’Abderrahim Nidalha, les étudiants réfléchissent à la manière d’articuler un ancrage culturel local avec un langage plastique universel. Originaires de différentes régions autour d’Agadir (Taroudant, Essaouira, Tiznit, Guelmim ou Marrakech), ils abordent cette réflexion à partir de références et d’expériences diverses.
La problématique de l’ornement intéresse ainsi Hamza Zallouly qui travaille à partir d’un support textile sur lequel figurent des autoportraits mélancoliques d’où les motifs se donnent à voir autant qu’ils se cachent. Hamza Bouzanbou, fasciné par l’univers pictural de Abbès Saladi, se concentre sur le motif de l’œil et de sa symbolique, peignant des scènes d’une inquiétante beauté surréaliste sur des supports polystyrène dont il interroge la fragilité. Lui répondent les toiles de Hanaa Bahri inspirée par Saladi et Giorgio de Chirico et cherchant à travailler, selon ses propres mots, une « bi-polarité chromatique ». La peinture a les faveurs de la majorité des étudiants qui en explorent aussi les limites et les capacités transformationnelles. Ilham Oumensour questionne la répétition du motif en recourant à des médiums tels que la broderie ou des teintures végétales. Portant ses recherches sur la thématique du détachement, la peinture de Asma Fala explore, dans la lignée d’un expressionnisme abstrait, les potentialités du fusain, de l’huile, de l’acrylique, du pastel et de l’aquarelle dans des grands formats rageux.
Travail de Lina Anajjar, Agadir, avril 2026.
Crédit photo : Olivier Rachet
Natif d’Essaouira, Saïd Fahmi porte ses recherches sur la question du déplacement et de l’errance, en quête d’un espace pérenne à habiter. Une installation de toiles soutenues par un support en bois évoque une tente nomade ouverte aux quatre vents dans laquelle la figuration humaine semble se débattre avec des forces qu’on imagine cosmiques. « Apprendre à se détacher des normes sociales », lui répond en écho Asma Fala. De son côté, Lina Anajjar s’intéresse à la problématique du désordre en recourant à une diversité de techniques et de médiums, allant de la peinture au crochet en passant par l’argile, à partir desquels se recompose dans une installation étonnante un corps kaléidoscopique, rêvé ou subi ? Enfin, Abdellah Oulachgar questionne les notions de frontière et de limites, à travers un travail virtuose autour de la fragmentation des motifs et des cadres de représentation. De toute évidence, cette nouvelle génération d’artistes nous rappelle que l’art, et la peinture en particulier, restent encore et toujours cosa mentale.
Travail de Hanaa Bahri, Agadir. Crédit photo : Ismaïl Ahendouz