Sans euphorie, mais avec une énergie réelle, se dessine un marché de l’art contemporain sélectif, géographiquement plus diversifié et résolument tourné vers les valeurs qui ont fait leurs preuves.
Par Céline Moine, Artmarket By Artprice.Com
Joan Mitchell, La Grande Vallée VII, 1983, huile sur toile, diptyque, 260,3 x 260,7 cm. © Sotheby’s
Pas de triomphalisme : ce sont les résultats qui parlent. Le marché de l’art entre dans une configuration de rebalancement conscient. Après l’expansion désordonnée des années post-pandémie et le repli brutal de l’ultracontemporain – qui avait enflammé les années 2019-22 avant de reculer de 40 % l’an dernier –, 2026 ne ressemble ni à une rechute ni à une capitulation. C’est autre chose : une reprise sélective, exigeante, où la confiance se mérite lot par lot. La preuve ? Le premier trimestre 2026 a enregistré pas moins de 6 800 nouveaux records personnels aux enchères. Ce chiffre, à lui seul, dit que le marché n’est pas en pause. Il trie.
À Londres, la salle comme signal
Il y a des ventes qui font date, non pas parce qu’elles battent tous les records, mais parce qu’elles concentrent, en une soirée, l’état d’esprit d’un marché entier. La vente du soir de Sotheby’s à Londres, le 4 mars, fut de celles-là : 100 % des lots vendus, 176 millions $ pour 53 lots – la première vente multipropriétaires entièrement vendue en gants blancs à Londres depuis des décennies. Bacon en tête à 21,4 millions, Fontana à 13,1, Monet à 10,9. Des trophées prévisibles. Mais la vraie révélation était ailleurs. Le Children’s Swimming Pool (1969) de Leon Kossoff (1926-2019), estimé entre 800 000 et 1 million $, est parti sous les enchères de dix collectionneurs pour finalement être emporté à 6,9 millions : un bond de 283 % par rapport à son précédent record. Ce n’est pas une surprise, c’est une mécanique. L’exposition imminente chez Luhring Augustine à New York avait semé les graines de cette réévaluation. Le marché l’avait lu et il a agi. Kossoff rejoint ainsi Auerbach et Bacon dans le cercle des valeurs sûres de la peinture britannique de la seconde moitié du XXe siècle, des corpus que l’incertitude économique rend plus désirables encore.
Les jours suivants, chez Christie’s, les trois ventes du soir ont totalisé 266,4 millions $, soit +52 % en glissement annuel, avec d’autres corrections positives. Le segment surréaliste, intégré à la vente d’art des XXe et XXIe siècles, a particulièrement brillé : tous les lots ont trouvé preneur. Henry Moore, Tanning et Toyen signent de nouveaux records, tandis que Tracey Emin s’envole au double de son estimation basse, portée par la rétrospective « A Second Life » à la Tate Modern. De même, deux Richter ont été acquis pour 11,2 et 10,1 millions dans le sillage direct de l’exposition à la Fondation Louis Vuitton. Le schéma est constant : le signal institutionnel conditionne le signal de marché.
Gerhard Richter, Abstraktes Bild, 1991, huile sur toile, 200 x 180 cm © Christie’s
Hong Kong : le retour, mais autrement
Après un automne 2025 qui avait affiché le résultat le plus bas en huit ans, la semaine d’art de Hong Kong fin mars a constitué un véritable choc positif pour le marché asiatique. Christie’s et Sotheby’s ont chacune réalisé des ventes en gants blancs (100 % des lots vendus), une configuration rarissime pour les deux maisons simultanément. Christie’s est en hausse de 17 % sur un an, Sotheby’s de plus de 50 % sur la saison précédente. Ce n’est pas l’euphorie des grandes années, c’est mieux : de la solidité. Ce qui se vend à Hong Kong dit aussi quelque chose des goûts qui s’y reconfigurent. Les lots phares n’étaient pas des œuvres figuratives ultracontemporaines, comme au temps de la surchauffe. C’étaient l’Abstraktes Bild de Gerhard Richter à 11,8 millions $, La Grande Vallée VII de Joan Mitchell à 17,5 millions – record absolu pour une artiste femme vendue aux enchères dans la région. Des signatures abstraites majeures, profondément ancrées dans la seconde moitié du XXe siècle. Le marché asiatique, lui aussi, cherche des valeurs qui ont fait leurs preuves dans le temps long.
Mais ce serait trop simple de s’en tenir à ce constat. L’une des artistes contemporaines ayant suscité le plus grand nombre d’enchères lors de cette session hongkongaise aura été Lucy Bull, née en 1990. Sa toile 22:14 a déclenché seize enchères pour finalement partir à 1,55 million $, soit deux fois son estimation. L’abstraction, sous toutes ses formes – historique ou contemporaine –, est décidément la combinaison gagnante du moment à Hong Kong. Sotheby’s y avait d’ailleurs récemment organisé « Beyond the Abstract », la plus vaste rétrospective d’art abstrait jamais présentée en Grande Chine, comme pour nourrir délibérément cet appétit.
Pour aller au-delà des grandes ventes du soir et saisir l’état réel du marché contemporain, il faut regarder le classement des cent nouveaux records individuels du premier trimestre 2026. Une radiographie précieuse, établie par Artprice, qui couvre un spectre de ventes bien plus large que les seules soirées de prestige. La première chose qui frappe, c’est l’équilibre géographique. L’Asie-Pacifique domine avec 30 artistes, talonnée par les États-Unis avec 28. L’Europe suit avec 26 représentants et le bloc MENA-Afrique compte 12 artistes : un chiffre modeste en volume, mais porteur d’une énergie propre.
Leon Kossoff, Children’s Swimming Pool, 11 o’clock Saturday Morning, August, 1969, huile sur panneau, 152,4 x 205,7 cm. © Sotheby’s
Ce que révèlent les records contemporains
Ce que ce classement ne dit pas en chiffres bruts, il le dit en valeurs : les positions de tête sont asiatiques, sans ambiguïté. Christine Ay Tjoe (Indonésie) occupe la première place avec 2,17 millions $ chez Christie’s Hong Kong. Liu Dan (Chine) arrive deuxième avec 1,47 million chez Phillips. Yi Ming et Atsushi Kaga complètent un podium exclusivement asiatique. Cela mérite d’être dit clairement : malgré de belles ventes londoniennes, c’est en Asie que s’est joué l’essentiel de la dynamique des records contemporains du premier trimestre. L’Europe centrale fait également une percée remarquée, portée par le Suisse Lenz Geerk, entré dans le top 10 des records du trimestre, et le Tchèque Michal Rittstein. L’Europe de l’Ouest, elle, reste discrète.
Douze artistes sur cent pour le bloc MENA-Afrique, c’est à la fois peu et révélateur. La région avance dans le classement par regroupements cohérents : Ziad Dalloul (Syrie) en figure de proue à 103 750 dollars, l’Irakien Emad Al Taay dont le record est établi ex nihilo (aucune vente référencée avant 2026, et c’est à Doha que cela se passe), la Tunisienne Imed Jemaiel, suivis des Sud-Africains Doreen Southwood, Guy Pierre Du Toit et Berni Searle, portés par la sculpture bronze et la photographie. À signaler tout particulièrement : Sanam Khatibi, née en Iran et de nationalité belge, apparaît deux fois dans ce classement en multipliant par sept son précédent record. Son cas illustre une tendance de fond : la diaspora MENA s’impose sur les marchés occidentaux et asiatiques, soutenue par des galeries – en l’occurrence Janssen à Bruxelles et P.P.O.W à New York – qui construisent la légitimité internationale d’artistes dont la cote était jusqu’alors cantonnée à un cercle de connaisseurs. Safeya Binzagr, figure de l’art saoudien, avait d’ailleurs ouvert l’année en beauté lors de la vente Sotheby’s à Diriyah en janvier, sa toile Coffee Shop in Madina Road décuplant son estimation, un mois avant l’escalade militaire dans la région.
Christine Ay Tjoe, Layers as a Hiding Place #2, 2014, huile sur toile, 200 x 170 cm . © Christie’s
Seize jeunes, dont une Danoise de 29 ans
Le marché contemporain est d’abord un marché de la durée. L’année de naissance médiane des artistes du Top 100 est 1964, soit entre 61 et 63 ans en 2026. Ce n’est pas une anomalie : c’est la mécanique du marché secondaire, qui récompense les corpus constitués, traversés par le temps et validés par les institutions. Les artistes nés après 1980 sont seize dans ce classement, avec un prix moyen de 87 200 dollars et une médiane à 51 355 dollars. Des niveaux modestes, mais sains : ils ne souffrent pas d’une spéculation effrénée. Parmi eux, trois noms retiennent l’attention. Lenz Geerk (Suisse, 1988), 9e du classement à 275 600 $. Fan Yang-Tsung (Taïwan, 1982), 15e à 196 000 $. Et surtout Eva Helene Pade (Danemark, 1997), qui entre dans ce Top 100 à la 18e position avec 129 700 $ pour une huile chez Bruun Rasmussen à Copenhague. Née en 1997, elle est, à 29 ans, la plus jeune artiste de tout le classement et son irruption à ce niveau n’a rien d’anecdotique.
Sous sa palette d’ecchymose, Pade emprunte une logique du rêve et de la pulsion, une figuration qui porte en elle la mémoire de Lucian Freud et la distorsion émotionnelle de Francis Bacon. On sent chez elle une double filiation, avec le surréalisme d’un côté, l’École de Londres de l’autre, deux courants qui dominent justement les résultats de ce début d’année. Ce n’est pas un hasard si le marché la repère maintenant : elle parle une langue que les collectionneurs reconnaissent, dans une voix qu’ils n’avaient pas encore entendue. C’est peut-être le signe le plus intéressant que ce trimestre nous laisse : le marché sait aussi identifier tôt les trajectoires nouvelles, à condition qu’elles entrent en résonance avec celles qui ont façonné l’histoire de l’art. La nouveauté rassure quand elle a de la mémoire.