Ouverte sur l’Afrique et le bassin méditerranéen, la 57e édition des Rencontres de la photographie d’Arles apporte un éclairage salutaire sur des contre-récits s’opposant à une Histoire parfois falsifiée ou lacunaire.
Par Olivier Rachet
Vue de l'exposition « A Sense of Place » d'Harry Gruyaert
En cette semaine d’ouverture de la 57e édition des Rencontres de la photographie d’Arles, conviant tout aussi bien les professionnels que le grand public, la chaleur, moins suffocante qu’attendue, était au rendez-vous, au même titre qu’une qualité de programmation indéniable. On se réjouissait d’avance que soient enfin réunis photographes africains, afro-descendants et artistes travaillant sur l’espace méditerranéen. Si nos attentes n’ont pas été déçues, on apprécie surtout la diversité de regards remettant l’Histoire au centre.
Loin d’être exclusive, l’approche documentaire a les faveurs de plusieurs propositions. L’exposition Ghana ! Rêver l’indépendance 1957-1976 curatée par Damarice Amao au Palais de l’Archevêché reste sans doute l’un des moments forts de cette année. À travers images d’archives, magazines et livres photographiques, la curatrice nous raconte comment l’émergence d’une iconographie accompagne les mutations d’un pays, entre aspirations à construire un monde égalitaire reconnecté à son passé précolonial, et tensions géopolitiques d’une époque encore marquée par la Guerre froide.
James Barnor, Gladys Kwakor Owoo, employée à Alsalso House, Ever Young Studio, Jamestown, Accra, 1957. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Clémentine de la Féronnière.
Réhabilitant parfois des figures qui nous étaient peu connues comme Felicia Abban, première femme photographe professionnelle au Ghana et convoquant des artistes contemporains tels que Carlos Idun-Tawiah ou Denyse Gawu-Mensah qui retravaillent la mémoire de cette époque, la curatrice marche sur les pas d’un Sammy Baloji dont l’exposition Paysage prisme : Une traversée katangaise est présentée à l’Église des Trinitaires. Il y revient, à travers un travail vidéo et des documents d’archives sur la sécession d’une région disputée dès les lendemains de l’indépendance pour ses richesses minières. Le quatrième chapitre du Roman algérien de Katia Kameli, présenté à l’Église Saint-Blaise, en convoquant la mémoire d’Assia Djebar, réhabilite de son côté la puissance d’une mémoire féminine, toujours vivace.
Plus légère et jubilatoire de prime abord, la démarche d’Omar Victor Diop ou d’Ayana V. Jackson, cherchant à combler les lacunes du passé par des mises en scène contemporaines, frappe les esprits. Avec The Anonymous Project Being There présenté à l’ancien collège Mistral, le photographe sénégalais, accompagné de Lee Shulman, s’invite avec un humour décapant dans des photographies familiales de la classe moyenne nord-américaine des années 1950, là où la photographe afro-américaine à l’abbaye de Montmajour redonne vie à des figures féminines, souvent équestres, occultées par les histoires officielles. Ainsi du colonel Amelio Robles, né(e) Carmen Robles, révolutionnaire afro-métis qui prit part aux combats de la Révolution mexicaine, en tant qu’homme.
Ming Smith, Jardins de Harlem, 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Si cette édition reste traversée par une tension féconde entre les impasses d’une histoire officielle, souvent l’apanage de l’Occident, et la présence d’autres récits en provenance des Sud, peut-être est-ce au final la notion de contre-information mise en avant par l’artiste Orianne Ciantar Olive, voire de contre-histoire, que l’on pourrait convoquer. À la Maison des peintres, l’ancienne photojournaliste convertie désormais à une approche expérimentale du médium photographique propose avec Les Ruines circulaires une traversée du Sud-Liban de nouveau ravagé par la guerre. Ses négatifs inversés, ses effets de solarisation, ses textes nourrissent une démarche radicale cherchant à décentrer le regard des spectateurs, afin d’en finir peut-être avec le primat d’une approche rétinienne de la photographie. Bruno Boudjelal lui emboîte le pas à la Commanderie Sainte-Luce, avec l’exposition Goudron Tanger – Le Cap, à travers une confrontation tout aussi stimulante entre images d’archives et paysages ou portraits d’un continent africain dont le destin indécis semble souligné par le flou des images.
Une histoire plurielle de la photographie se révèle enfin à travers des expositions-phares telles que la rétrospective consacrée au photojournaliste Alain Keler ou Lueur nomade dédiée à la photographe afro-américaine Ming Smith, peu montrée en Europe. On aime la capacité de cette dernière à célébrer jazzmen, danseurs de la compagnie d’Alvin Ailey ou simples anonymes, sur lesquels un regard neuf est porté, rehaussé parfois de touches expressives de peinture. Si la « grande » Histoire est faite de bruits et de fureur, les micro-histoires sont, elles, pétries souvent d’une sensibilité à fleur de peau.
Les Rencontres de la photographie d’Arles, jusqu’au 4 octobre 2026
Orianne Ciantar Olive, Frame of War – Grievable/Ungrievable [Cadre de la guerre – digne/indigne de deuil], 2025. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.