En investissant les salles orientalistes du Musée d’Orsay, Youssef Nabil fait bien plus qu’exposer ses photographies : il déplace le regard. Entre nostalgie cinématographique, mémoire de l’exil et détournement des stéréotypes, son œuvre réactive autant qu’elle déconstruit l’histoire d’un Orient fantasmé.
Par Rym Abouker
Youssef Nabil devant Ramsès dans son harem de Jean Lecomte du Nouÿ © Photo : Alex Kostromin
L’histoire est belle : en 1992, Youssef Nabil découvre le Musée d’Orsay et en ressort transformé. Une trentaine d’années plus tard, le photographe égyptien est le premier artiste contemporain invité à investir les salles orientalistes du musée, désormais renommées « Artistes en Afrique du Nord ». Ses œuvres dialoguent avec le cœur symboliste de la collection : Puvis de Chavannes, Odilon Redon… Une boucle qui mérite d’être lue à double sens.
Parler avec les images, c’est d’abord quelque chose de vital pour Youssef Nabil. Quand il naît au Caire en 1972, l’âge d’or du cinéma égyptien est déjà en déclin. Cinéphile, amateur obstiné de ces vieux films en noir et blanc qu’il regarde après l’école, il tombe amoureux d’acteurs déjà disparus. Cette première conscience de la mort conditionne durablement son rapport à l’image : « J’ai décidé que je ferais de la photographie mon métier et que je photographierais les gens que j’aime avant de mourir et avant qu’ils ne meurent. » Du cinéma, il retiendra les postures, la théâtralité, un érotisme éclectique. En 1991, une vitrine du centre-ville oriente définitivement sa pratique : le studio de Van Leo, dernier défenseur du portrait glamour en noir et blanc dans un Caire converti à la couleur. Nabil hérite de cette vision : sublimer, starifier, excéder l’identité du photographié. Techniquement, il prolonge aussi la tradition de la colorisation manuelle des studios égyptiens : ses tirages argentiques sont peints à l’aquarelle, rehaussés au crayon, retouchés au pinceau. Chaque image est un tirage unique qui ne prétend à aucune objectivité documentaire, empreinte d’une atmosphère fanée, mélancolique, entre le souvenir et la fiction, un temps qui n’a jamais tout à fait existé.
Youssef Nabil, No one knows but the sky, 2019, tirage argentique coloré à la main, 115 x 75 cm. Collection particulière © Youssef Nabil
Fabriquer des images-mémoires
Youssef Nabil quitte l’Égypte en 2003. L’exil fonctionne chez lui comme condition esthétique : regarder son pays depuis la distance, c’est le reconstruire mentalement, le mythifier. Self-portrait with Roots (2008), où il se photographie dans le creux d’énormes racines à Los Angeles, dit exactement cela : ce qui reste ancré quand le corps s’en va. C’est ce geste que pose Nabil à chaque colorisation, à chaque scène rejouée : fabriquer des images-mémoires pour ce que l’archive officielle n’a pas su conserver.
Ses portraits fonctionnent comme des contre-énoncés : Ghada Amer, connue pour ses œuvres sur un mode pornographique, apparaît voilée ; Natacha Atlas pose à la manière d’une odalisque fumeuse au narguilé. Ces choix jouent avec les clichés sur le monde arabe et les retournent. Le regard fermé ou dérobé soustrait le modèle à toute frontalité, il devient moins sujet psychologique qu’apparition mémorielle. Nabil explore le pouvoir persistant du stéréotype, ainsi que sa dimension paradoxalement séduisante, sans prétendre s’en extraire complètement. Il en révèle la complexité en travaillant depuis l’intérieur.
Deux Djellabas (2007) pousse ce geste plus loin. La djellaba retroussée, déplacée de sa fonction, fait image : deux pans de tissu, l’un noir, l’autre blanc, encadrent quatre cuisses velues imbriquées sur un divan rose fleuri, le tuyau d’une chicha glissant comme un serpent dans le cadre. Le recadrage serré ampute les corps de tout marqueur identificatoire : visage, mains, buste. L’assignation de genre est suspendue, le hors-champ saturé de possibles. La subversion la plus profonde n’est pas dans le scandale, mais dans la banalité d’une scène que l’on a longtemps refusé de représenter. I Saved My Belly Dancer (2015) complète ce renversement : face à l’homme passif et mélancolique, la danseuse est debout, active, c’est elle qui guide. Dans la tradition orientaliste, la danseuse est offerte au regard masculin. Ici, c’est elle qui relève l’homme.
Youssef Nabil, Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008, tirage argentique coloré à la main, tiré en 2014, 115x75cm. Collection Pinault © Youssef Nabil
Ce que ça change d’être à Orsay
Placer un artiste égyptien dans ces salles constitue un renversement symbolique fort : là où ces murs ont longtemps légitimé le regard occidental sur l’Orient, ils accueillent désormais un regard de l’intérieur. Nabil ne s’y dérobe pas. Dans le dispositif « Orsay vu par Youssef Nabil », il commente une toile d’Alexandre Cabanel : « Ce tableau exploite un épisode sombre des mythes bibliques que le peintre situe ici dans un Orient imaginaire pour justifier sa représentation de la sensualité du nu allongé. » Et d’ajouter : « Dans mes œuvres, les femmes sont présentées de manière assurée, fière et libérée. » La troisième salle concrétise ce dialogue en plaçant Natacha Atlas, Cairo aux côtés d’une toile de Léopold de Moulignon : l’odalisque soumise face à Natacha qui fume le narguilé.
Le rêve agit chez Nabil comme puissance esthétique et comme stratégie de survie : il suspend l’histoire dans une temporalité flottante, mélancolique, presque irréelle. Mais à Orsay, dans les salles mêmes où l’orientalisme a été légitimé comme grand art occidental, ce rêve change de nature. Il ne résiste plus depuis la marge : il est accueilli, encadré, institutionnalisé. Est-ce la victoire d’un artiste postcolonial qui retourne les codes de l’institution dans ses propres murs ? Ou la confirmation que l’Occident ne tolère de l’Orient que ce qu’il a toujours voulu en voir : de la beauté, du rêve, rien qui fasse mal ?.