Du Nil Bleu aux cimaises du monde entier, le peintre soudanais Salah Elmur impose une figuration mélancolique, structurée, inoubliable. Son marché s’éveille, sa reconnaissance s’accélère.
Par Céline Moine, Artmarket by Artprice.Com
Salah Elmur, The White Shoes, 2017, acrylique sur toile, 140 x 128,5 cm © Bonhams
Il y a dans les tableaux de Salah Elmur quelque chose de l’ordre du souvenir arrêté net. Des personnages de face, statiques, qui regardent droit devant eux comme si la photographie venait d’être prise. Des mains élargies, des pieds massifs, une perspective aplatie qui confère à chaque scène une gravité presque byzantine. Et pourtant, rien de froid dans ces toiles. Tout y respire la chaleur des anciennes forêts de Sunut, des pique-niques au bord du Nil, des mariages qui durent jusqu’à l’aube. Elmur ne peint pas ce qu’il voit. Il peint ce qu’il a failli perdre.
Né en 1966 à Khartoum, dans un village posé sur la rive ouest du Nil Bleu, il grandit entre une mère artisane et un père ingénieur passionné de photographie. Ce double héritage – la main qui façonne et l’œil qui fixe – irrigue toute son œuvre. Diplômé en design graphique à l’Université du Soudan en 1989, il devient illustrateur prolixe (de nombreux livres pour enfants publiés en plusieurs langues) avant de s’affirmer comme peintre, photographe et cinéaste. Cette pluridisciplinarité n’est pas un détour : elle explique la clarté narrative de ses compositions, leur sens aigu du cadrage et de la scène.
Son style, qu’il nomme lui-même « figuration abstraite », s’inscrit dans la lignée directe de l’École de Khartoum, ce mouvement moderniste fondé dans les années 1960 par Ibrahim El-Salahi et Ahmed Shibrain, qui cherchait à marier calligraphie arabe et motifs africains. Elmur en hérite la fierté identitaire, mais bifurque vers le récit. Sa palette, parfois audacieuse comme celle d’un Fauve, parfois douce comme une sépia ancienne, fait penser au douanier Rousseau, dont la naïveté savante cache une sophistication réelle. Ses personnages ne posent pas : ils témoignent.
Artist Portrait of Salah Elmur, 2025. Photo by Alejandro Zaras. Courtesy of the artist and Mariane Ibrahim.
Un marché qui s’organise
Longtemps confidentiel hors du monde arabe, Elmur commence à attirer l’attention internationale à la fin des années 2010, avec une rétrospective au Sharjah Art Museum et une participation à l’exposition collective à la Saatchi Gallery de Londres. Ses œuvres entrent dans des collections de prestige : le MACAAL à Marrakech, la Sharjah Art Foundation, le Centre Pompidou, le MoMA, le Smithsonian National Museum of African Art. Le vrai catalyseur arrive en 2024 avec sa signature chez Mariane Ibrahim, galerie de référence pour les artistes africains et diasporiques, dont le seul nom aide à requalifier une cote. La première exposition solo, « The Land of the Suné », présentée à Mexico début 2025, signe son entrée fracassante sur la scène américaine. Zona Maco, Dubaï en novembre 2026 : l’agenda parle de lui-même. Aux enchères, les signaux se font plus éloquents. Une toile, The White Shoes (2017), vendue 19 100 $ chez Sotheby’s Londres en 2021, s’envole à 46 400 $ chez Bonhams en 2025 : une progression de 143 % en quatre ans. N’y lisons point de spéculation, mais la confirmation qu’une œuvre trouve enfin le public qu’elle mérite.
Salah Elmur ne court pas après la modernité. Il la convoque depuis l’intérieur d’une mémoire collective en train de disparaître – celle du Soudan d’avant l’urbanisation, d’avant le chaos. Et c’est précisément cette fidélité tranquille, ce refus du pittoresque et de l’exotisme de commande, qui rend son travail si nécessaire. Dans un marché souvent avide de nouveauté, il rappelle que la peinture peut être aussi un acte de résistance douce.