Après dix ans de chantier, le Musée de la Photographie et des Arts visuels ouvre ses portes dans la médina de Casablanca. Signé Tadao Ando, le bâtiment impressionne. Mais le véritable défi commence maintenant : faire vivre une institution capable d’écrire une histoire de la photographie marocaine encore largement à construire.
Par Emmanuelle Outtier
Vue de l'exposition « Casa » avec une oeuvre de Khadija El Abyad au Musée de la Photographie et des Arts Visuels de Casablanca
« C’est assez unique au monde, glisse le photographe Khalil Nemmaoui. On est dans la médina et, d’un coup, on se retrouve comme propulsé à New York, Londres ou Tokyo ». Il n’est pas le seul à s’être laissé surprendre par le Musée de la Photographie et des Arts visuels, inauguré fin juin au cœur de la médina de Casablanca. Le contraste est saisissant. Après avoir traversé les remparts de la médina et longé le célèbre café La Sqala installé dans un ancien bastion fortifié, apparaît, dans une ruelle étroite, une façade vitrée qui tranche avec celles, aveugles, des maisons traditionnelles. On y distingue des arches, seuls vestiges qui laissent affleurer l’histoire du bâtiment, un foundouk du XVIIe siècle. Au-delà, les volumes de béton, signés Tadao Ando, évoquent les grands musées internationaux.
Le projet aura mis plus de dix ans à voir le jour et nécessité un budget de 20 millions de dirhams, financé par l’Agence urbaine de Casablanca dans le cadre de la vaste réhabilitation de l’ancienne médina. Le plus étonnant de cette histoire est peut-être que Tadao Ando n’a jamais mis les pieds dans la médina de Casablanca. Pour donner corps à son projet, l’architecte japonais s’est appuyé sur l’agence marocaine H+E Architecture, chargée d’adapter ses plans aux contraintes du site. Et elles étaient nombreuses. La découverte des arches patrimoniales qu’il fallait préserver a changé la donne. L’équipe d’architectes marocains se rend alors à Osaka, en 2016, pour un workshop de quelques jours avec Ando. Le projet évolue : la façade de béton imaginée au départ laisse finalement place à une vaste baie vitrée qui autorise un dialogue avec l’architecture originelle. « L’architecture d’Ando n’est pas un objet posé, imposé » , souligne Houda Aourarhi du cabinet H+E Architectures. Autre challenge de taille : le béton brut de décoffrage, signature du Japonais. « Toute son architecture passe par ce matériau, poursuit l’architecte. Dans la médina, son acheminement était déjà un défi, compte tenu de l’exiguïté des rues. Mais le plus délicat, c’est qu’avec le béton brut de décoffrage, on n’a pas le droit à l’erreur. » Cette technique prisée de l’architecture contemporaine ne souffre aucune approximation. « Le béton ne subit aucun traitement après démoulage. La moindre imperfection reste visible.»
Marco Barbon, série « Casablanca », 2010, tirages pigmentaires issus de polaroid sur papier FineArt Hahnemühle Photo Rag Pearl. 24 x 25 cm / 40 x 42 cm. Courtesy Galerie 127.
Un musée étatique
Au-delà de la prouesse architecturale, le musée répond aussi à un manque. Passé sous la gestion de la Fondation nationale des musées (FNM) après la signature d’une convention avec la ville et ses acteurs en janvier 2026, il vient combler un vide dans une métropole qui accuse un retard criant en termes de musées par rapport à Rabat, Tanger ou Marrakech. « C’est une première étape vers le développement de nouvelles institutions culturelles à Casablanca », promet Abdelaziz El Idrissi, le directeur général des musées de la FNM. « Nous avons besoin de musées ancrés dans les quartiers », ajoute Soufiane Er-Rahoui, co-commissaire de l’exposition inaugurale et conservateur du Musée national de la photographie de Rabat, jusqu’ici seule institution publique marocaine entièrement consacrée à ce médium.
Cette ambition n’est pas nouvelle. Le projet initial porté par le photographe Touhami Ennadre était pensé comme une « Maison de la photographie » qui devait offrir aux habitants de la médina un lieu de découverte et de formation à la photographie. Si le projet a depuis changé d’échelle et de gouvernance, l’ambition pourrait demeurer avec des espaces de workshop et une bibliothèque qui accueillera prochainement 600 livres de photo donnés par le photographe et collectionneur Joseph Klahr. Ce musée se révèle surtout une promesse à un moment où la photographie occupe une place croissante sur la scène artistique marocaine. De nouvelles générations s’emparent de ce médium accessible pour documenter le quotidien, observer les transformations de la société ou explorer des récits plus intimes. Comme le montre la première exposition intitulée « CASA ».
Hakim Benchekroun, Casa Portes (détail), 2026, composition de 140 photographies : 10 x 15 cm, tirages numériques sur papier FineArt contrecollé sur bois, 206 x 108 cm.
Casablanca, une ville photogénique
« Casa, c’était un évidence ». Le thème de cette exposition s’est imposé de lui-même. Non sans quelques pièges à éviter, reconnait Soufiane Er-Rahoui : « nous ne voulions pas faire une exposition carte postale, il fallait montrer la beauté de Casablanca mais aussi ses fragilités et ses défis ». Le parcours, très didactique, se déploie en plusieurs sections, commençant par l’architecture de Casablanca, connue pour ses joyaux art déco et modernistes, avant de s’attarder sur la photographie de studio qui a forgé la ville tout au long du XXᵉ siècle. « Casablanca est une ville qui s’est inventée en images. Très tôt, la photographie accompagne son développement et contribue à façonner la manière dont elle se regarde et dont elle est regardée » note Khalil Nemmaoui qui a fait partie du comité scientifique de cette première mouture. On mesure au passage l’ampleur du travail patrimonial qu’il reste à mener pour documenter une histoire de la photographie marocaine encore lacunaire. « Il y a encore beaucoup de fonds à découvrir, notamment pour la période coloniale », souligne Nathalie Locatelli. Fondatrice de La Galerie 127 à Marrakech qui a accompagné plusieurs générations de photographes marocains, Locatelli est également co-commissaire de l’exposition. Le musée pourrait ainsi contribuer à structurer ce chantier de recherche, sans renoncer pour autant à accompagner la création contemporaine.
Ce que l’on retient de cette exposition, c’est sa volonté d’apporter une profondeur historique à la hauteur d’un musée international. Quitte à faire quelques entorses, vite pardonnées : la section consacrée aux premiers photographes au Maroc rassemble de très belles photos réalisées par le sultan Moulay Abdelaziz, qui, par goût personnel a introduit le médium à la cour à la toute fin du XIXème siècle. Excepté que les photos ont vraisemblablement été réalisées dans le palais impérial de Fès. Qu’importe. On ne boude pas son plaisir de voir ces tirages et ceux de Gabriel Veyre ou de Marcelin Flandrin dont certaines photos ont été prêtées par l’Institut du Monde arabe, inaugurant une collaboration entre l’institution parisienne et le musée. Se joue d’ailleurs dans cette salle un passage du regard extérieur (celui des photographes étrangers) au regard sur soi à travers un petit détail savoureux. Si on voit Gabriel Veyre photographier le sultan Moulay Abdelaziz, quelques cimaises plus loin c’est le sultan qui photographie Gabriel Veyre.
Ce renversement – d’un regard porté sur le Maroc à un regard produit depuis le Maroc – s’incarne parfaitement dans l’une des sections les plus cohérentes de l’exposition, réunissant uniquement des photographes femmes (Fatima Mazmouz, Khadija El Abyad, Lalla Essaydi,…) qui déplacent les régimes de représentation hérités du colonialisme et du patriarcat pour reprendre la maîtrise de leur propre image. Car le parcours ne déroule pas une histoire linéaire de la photographie au Maroc. Il montre plutôt comment les artistes contemporains se saisissent des archives et des récits historiques pour les prolonger, les déplacer ou parfois les contester.
Vue de l'exposition « Casa » avec des photographies de Yassine Toumi au Musée de la Photographie et des Arts Visuels de Casablanca
Un musée-école ?
L’ensemble est foisonnant : archives familiales, cinémas abandonnés de Casablanca, jeunesse photographiée par Yoriyas ou Yassine Toumi lors de L’Boulevard, personnalités de la ville sous l’objectif de Daoud Aoulad Syad… C’est à la fois la richesse et la limite de cette exposition inaugurale. « CASA » cède à la tentation de tout montrer, profitant des 2 000 m² du musée, au risque de survoler des sujets passionnants qui auraient mérité davantage d’espace, comme les réalités migratoires d’une métropole qui accueille un nombre croissant de travailleurs venus d’Afrique subsaharienne et photographiées par Imane Djamil.
Au fond, cette première exposition donne surtout la mesure de ce qui attend désormais le musée. À commencer par la nomination d’un directeur ou d’une directrice capable de lui donner une feuille de route. Il lui faudra aussi constituer une collection. « CASA » a été rendue possible grâce à de nombreux prêts d’institutions et de collectionneurs privés, révélant en creux l’absence d’un fonds public photographique conséquent. La donation par Yves Jeanmougin de 300 de ses tirages argentiques consacrés à Casablanca en constitue peut-être le premier jalon. « Il faudrait que cela devienne un musée-école, où l’on enseigne la photographie mais aussi ses métiers », imagine Nathalie Locatelli. « Ce lieu est comme un cadre en photographie, résume Khalil Nemmaoui. Un cadre peut révéler une image et lui donner de la valeur. Maintenant, il faut que la photographie soit à la hauteur du cadre ».
Vue de bâtiment du Musée de la Photographie et des Arts Visuels de Casablanca, réalisé par Tadao Ando.
Alice Sidoli, Autour du Marché Central, 2014, fichier numérique, commande photographique de la photothèque de l'IMA. © Photothèque de l'Institut du monde arabe / Alice Sidoli