Fondée en 2017 à Antananarivo sous l’impulsion de l’entrepreneur et mécène Hassanein Hiridjee, la Fondation H inaugurait en avril son nouvel espace au centre de la capitale malgache. À la fois ancrée dans son territoire et tournée vers le monde, cette institution s’est donné pour mission d’accompagner la création africaine et de connecter le public à l’art contemporain. Une vocation de tissage qui entre en résonance avec l’exposition inaugurale consacrée aux œuvres textiles de Madame Zo.
Plus pertinente que « what is art?», la question du « when is art*? » trouve à Madagascar en cette fin d’avril 2023 une réponse lumineuse et sans faille. La fine fleur du monde de l’art contemporain international a répondu à l’invitation de Hassanein Hiridjee, PDG du groupe Axian et mécène, pour l’inauguration de sa Fondation H à Antananarivo. Intrigués par le titre de l’exposition inaugurale consacrée à l’artiste tisserande d’exception Zoarinovo Razakaratrimo (1956-2020) dite Madame Zo, « Bientôt je vous tisse tous », curateurs, artistes, conservateurs de musées, journalistes, collectionneurs, mécènes, galeristes, directrice de foire… nous avons tous pu mesurer la portée prophétique de cette phrase énigmatique et la justesse de ce choix pour une institution qui affiche une ambition internationale et porte une immense responsabilité locale. « Madame Zo l’a écrite dans sa dernière lettre qui m’était adressée ainsi qu’au jury du Prix Paritana qui lui avait été décerné. Je me suis dit qu’il nous fallait tisser les gens et les disciplines », explique Hiridjee, non sans émotion, dans son discours inaugural dans l’atrium du bâtiment magnifiquement restauré de la Fondation H.
Situé en plein cœur d’Antananarivo, dans le quartier d’Ambatomena – « le lieu des pierres rouges » en malgache –, il a été construit au début du XXe siècle, sous administration coloniale française, pour accueillir alors la Direction des Postes. La finesse de la restauration du lieu – on apprend par exemple qu’un artisan tuilier a retrouvé et redessiné les moules historiques des tuiles du bâtiment – traduit d’emblée l’esprit juste qui anime jusque dans ses moindres détails cette fondation initialement créée en 2017. Cet édifice dont la philosophie des pierres incarne déjà l’ancrage dans la cité et dans une histoire à se réapproprier, c’est à cette étrange Madame Zo et ses tissages qui se déploient sur 900 m2 d’exprimer quelle en sera la philosophie artistique.

Repousser les limites de l’art
« Délibérer sur l’œuvre de Madame Zo, c’est délibérément repousser les limites de ce que l’art peut ou doit être. C’est délibérément brouiller la frontière entre artisanat et art, voire anéantir toute idée de séparation érigée par la société entre l’art et l’artisanat », explique Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, co-commissaire de l’exposition au côté de Bérénice Saliou. On découvre au fil des salles d’exposition « ces choses folles » comme entendait souvent, à propos de ses tissages, cette artiste pionnière de Madagascar. Disposés sans cadres et sans cartels, ces tissages fous flottent dans l’espace, dialoguent avec le temps et la matière, font circuler la lumière et les récits à travers les énigmes de leurs titres et les poèmes de Na Hassi qui leur sont associés. « Quand le fil de l’Histoire/ Rencontre le film de ma vie/ Une autre œuvre/ Se dessine dans ma tête/ De mes mains de tisserande/ Je rembobine la bande/ Et j’incruste des tissus/ Pour tisser un autre destin. »
Nuage de fer, La Forêt, L’Alignement, Je me demande, Santé de fer, Perdu dans la mer, Une histoire à dormir debout, Tais-toi et dors… sont quelques-uns des titres facétieux des 80 pièces, toutes issues de la collection de la Fondation H, dans lesquelles l’artiste a intégré en toute liberté à peu près tout ce que l’on peut imaginer. Textile bien sûr, mais aussi bois, os, composés électroniques, fil de cuivre, bandes magnétiques, rebuts de marché, poireaux, pain, créant une esthétique inédite du tissage.
Quelles chansons, quels contes renferment ces bandes magnétiques ? Quels épisodes de l’Histoire sont retissés dans ces bandes vidéo où l’on aperçoit De Gaulle en Algérie ? À la fois écrivaine,conteuse, tisserande, pratiquant l’art de ce que les Haïtiens nomment « l’oraliture », Madame Zo restitue dans ces pièces magistrales, pour lesquelles elle inventa son propre métier à tisser, des pans de savoirs, de mémoire, qu’elle encode autrement, dans un langage dont on perçoit la portée magique.

La dimension de la transmission est inhérente aux pratiques artisanales en général et au tissage en particulier, et les recherches infatigables de Madame Zo trouvent un prolongement explicite dans les travaux des trois artistes résidentes de la fondation. Choisies pour leur capacité d’expérimentation et leur pratique du tissage, Amina Agueznay, Masami et Grace Dorothée Tong ont travaillé des matériaux aussi variés que le raphia, le sisal, la laine d’acier de tampons Jex, le vétiver, le cristal de roche, les tissus recyclés, le lin, le cuivre, la ficelle de plastique.
Dans la salle qui est leur consacrée, on sent souffler le vent de liberté absolue de la pionnière, avec tout ce qu’il comporte de paradoxes. « Dans cette contrainte du faire, j’ai retrouvé l’usage de mes mains », confie Agueznay. Et, a-t-on envie d’ajouter, une forme de liberté, cette résidence étant une rencontre renouvelée avec les mystères de la matière. Sur du vulgaire tampon à récurer Jex dont elle perçoit les possibilités plastiques et visuelles, elle s’exerce en insérant librement des filaments odorants de vétiver, avant de se lancer corps et âme dans un tissage de raphia teinté dont on verra certainement le déploiement dans les futurs projets.
La matrice Zo ayant fait son effet sur les esprits, c’est aussi à un tissage virtuose d’images que s’est prêté le photographe franco-ivoirien François-Xavier Gbré, invité pour une résidence de recherche entre janvier et avril 2023. Il livre dans l’exposition « Lova [Héritage] » ses photographies de vestiges coloniaux ou de paysages redéfinis par l’actualité, avec l’architecture comme témoin de mémoire des changements sociaux. « Antananarivo, «la ville des mille», tu es dense, très dense. Du haut de tes collines, tu es une multitude de petites taches colorées. Si perchée sur les sommets tu offres quelques repères, pour te comprendre il faut gravir, descendre, arpenter. Sillonnée d’innombrables couloirs, tu es un labyrinthe. […] Avec tes constructions accolées les unes aux autres, imbriquées, encastrées, entremêlées, tu es un puzzle dont on modifie constamment les pièces. Tout édifice est un jour soumis à réparation, à transformation. Les couches se superposent, les strates du temps sont bien visibles, les matériaux laissent deviner les époques. Tu es une ville sculptée dont je prélève les fragments, l’histoire d’une archéologie entre mondes », écrit Gbré dans le catalogue. Dans un bâtiment inoccupé du quartier historique d’Isoraka, l’expo servie par une séduisante scénographie fait dialoguer des corpus d’images, végétaux, constructions précaires, vestiges brutalistes… et complète ainsi notre répertoire visuel de nouvelles correspondances formelles.
« Chaque image est signifiante, et quand elles sont travaillées en constellation, elles prennent une toute autre dimension, architecturale. Elles se redéploient autrement, au-delà de l’image photographique », commente Margaux Huille, directrice de la Fondation H.

Un dévoilement des mémoires
Perdus que nous sommes dans les méandres de cette ville escarpée, chaotique et sublime, nos corps pris dans les bouchons, nos esprits dans la magie des tissages de Zo, nos yeux dans la poésie des constellations de Gbré, au moment où l’on s’apprête à visiter le Musée de la photographie, on pressent la puissance opérante de la matrice « Madame Zo » sans encore pouvoir la comprendre ni la formuler clairement. « La question de savoir où nous stockons nos connaissances préoccupe les peuples africains et peut-être de nombreux autres depuis des temps immémoriaux… ces connaissances sont précieusement préservées dans nos proverbes, énigmes, rimes, textiles, motifs, symboles, sculptures… contournant ainsi, parfois plus, parfois moins, les tyrannies de l’entreprise coloniale », écrit Bonaventure dans son texte d’intention. En effet, c’est bien à un dévoilement quasi mystique des mémoires que nous prenons part, dans une maïeutique involontaire mais salutaire
Dans son exposition consacrée au lamba
(pièce d’étoffe de l’habillement traditionnel), ce petit bijou muséal créé en 2013 par le mécène belge Cédric Donck dans la ville haute affiche sa mission de préserver et valoriser le patrimoine photographique malgache en recherchant partout les témoins photographiques du passé (plaques de verre, négatifs) qu’il numérise et conserve. S’arrêter, regarder, lire : en 2018, les descendants du photographe Ramilijaona confient au musée les 50 000 négatifs sur plaque de verre que ce dernier a réalisés. Dans ce trésor d’archive, on découvre ce portrait inédit et envoûtant de Rabearivelo, poète maudit, réalisé en 1925 dans le studio de Ramilijaona. Le poète avait 22 ans, le photographe 38. Le lamba blanc qu’il porte marque son attachement à ses traditions. Derrière l’étoffe immaculée, on découvre le costume sombre à l’occidentale, symbole enfoui de son désir d’être reconnu et invité en France, le pays dont il chérissait et enrichissait la langue.
Tisser la mémoire, faire agir les correspondances, réinvestir le territoire, enrichir le récit, dire de ce que l’on est intrinsèquement en convoquant tout ce qui est à portée de main, d’œil, de cœur ou d’esprit : telle est la leçon de cette Fondation H qui parle au monde en parlant d’abord à ses voisins de rue. D’ailleurs ils sont là, à la porte on les entend frapper, les danseurs de rue, tel un chœur antique ils chantent et dansent au son du « do do do vohay varavarana » (toc toc toc, ouvre nous la porte).
When is art ? À Antananarivo c’est aujourd’hui.
Par Meryem Sebti


