Malgré des contraintes de dernière minute, la 8e Biennale de Lubumbashi dissèque la toxicité à travers les œuvres et la pensée du philosophe Valentin-Yves Mudimbe dans une édition mettant en lumière les artistes nationaux, dont les œuvres prometteuses laissent entrevoir un potentiel à développer.
Jusqu’à la veille de l’ouverture, l’incertitude régnait à Picha, organisateur de la Biennale de Lubumbashi. L’Université, lieu central de l’évènement, restait injoignable, forçant l’équipe à revoir l’organisation. « Nous allons devoir tout revoir » constatait résignée Brigitte Mbaz, coordinatrice. Si ce couac semble avoir brisé l’élan, dès le départ, il a révélé les atouts dont regorge la ville cuprifère.

La pensée du philosophe Valentin-Yves Mudimbe a plané sur les colloques, notamment lors des conférences au Centre d’art Biasasa, créé par le cinéaste Fundi Mwamba, lauréat du Creativity Pioneers Fund 2024. Dans ce lieu modeste, mais ambitieux, situé dans un quartier populaire, les curatrices du Tate Research Center, dont Carine Armand, ont exposé des photos d’archives de collections congolaises de l’époque de Léopold II, réalisées par des activistes anti-esclavagistes. L’UNILU permet un accès public à sa collection de plus de 8000 ouvrages de la Bibliothèque de Mudimbe.« Cette Biennale établit un lien entre la pensée de Mudimbe développée à partir des années 70 et l’extraordinaire créativité culturelle et artistique de Lubumbashi » nous confie Pierre-Philippe Fraiture, professeur de littérature africaine à l’Université de Warwick, qui, en compagnie de Filip de Boeck et de la philosophe Yala Kisukidi, de l’Université de New-York, ont dressé la matrice de ces réflexions. Le portrait intimiste « Les Mots et les Choses de Mubimbe », du réalisateur camerounais Jean-Pierre Bekolo en diffusion sur plusieurs sites, sert de fil conducteur pour dépasser la toxicité de l’exploitation minière vers celle de la connaissance.

« J’aime… »Les artistes congolais, confrontés au manque de matériel, transforment la récupération en méthode créative assumée et innovante, comme l’ont illustré Tom Bogaert (Belgique) et Michel Lafleur (Haïti) dans le projet « J’aime… » où ils ont utilisé des emballages plastiques pour répercuter les préférences de la population rencontrée dans la rue. Le résultat collaboratif, avec la modéliste Nilla Banguna, est une impressionnante toile murale traduisant les aspirations sociales et artistiques.Cette imbrication du In et du Off, des artistes locaux et l’exposition internationale ont donné la couleur et la chaleur dont avait sans doute besoin une édition qui a dû se passer des espaces attendus, dont l’Institut des Beaux-Arts et Makwacha, célèbre pour les œuvres picturales murales des femmes perpétuant des traditions ancestrales. La participation créative aux œuvres a été une des caractéristiques majeures de cette année à l’image des ateliers d’Annelys de Vet. L’éditrice et designer néerlandaise, a immergé en Off une vingtaine d’artistes dans la création d’un atlas subjectif de la ville allant des mini drapeaux à une série photo et des collages. Les participants « cartographient leur environnement de l’intérieur, en commençant par une compréhension de l’espace ancrée dans des expériences vécues, donnant une vision interne des réalités exclues des cartes standardisées », décrit-elle, pour une publication en 2026.

Œuvres identitairesC’est le procédé adopté par Roger Peet, artiste muraliste américain aux racines familiales liées au Congo. Sa carte manuelle de Shinkolobwe, retraçant l’histoire entre la RDC, les États-Unis et le Japon, et ses toiles sur l’explosion de la bombe à Hiroshima s’accordaient avec la performance de Sixte Kakinda et les archives exploitées par Toshie Takeuchi sur les horreurs de la guerre. L’artiste japonaise invite le public à retracer l’histoire de la mine, des années 1880 à son existence actuelle, vestige d’un passé douloureux. Ce trio réussit, par la justesse de l’exposition, à éviter toute dispersion et à « lutter contre l’oubli du passé tragique. »

Coups de cœursOn retiendra l’œuvre d’Olivier Fall Masey « Mbabula », qui trouve son origine dans une expérience personnelle.
À Lubumbashi, les scories issues de l’exploitation minière, autrefois régulées, sont aujoud’hui utilisées pour la construction. Au contact des braseros traditionnels, elles dégagent des gaz toxiques mortels. Intoxiqué par ces émanations, l’artiste alerte le pubilc sur les risques sanitaires liés à cette situation et questionne la responsabilité face à l’exploitation minière.Les films d’Elen Sylla Grollimund et Michael Sltan Banza, font de l’animation une confrontation avec le passé. Dans « Nsala », Banza (Goma) l’utilise pour exprimer un besoin d’expiation, tandis qu’Elen explore ce médium comme un refuge dans « Villa Madjo », pour sa première congolaise. Le court-métrage « Mozalisi » (Créateur en lingala), de Dan Kayeye et Jackson Bukasa, prolonge quant à lui l’œuvre de Justice Kasongo en filmant des figurines en bois et structure de métal pour évoquer quatre pans marquants de l’histoire congolaise.

Archives et identitéLes questions d’identité ont occupé une large part des expos photo. La série « Mizizi » de Antalya Mbafumoya questionne, par surexposition et incursion dans les archives, l’influence arabo-swahili dans l’Est de la RDC ; Emmany Koto identifie quant à lui les représentations sociales et la question de l’appartenance, à travers le tabou de la double identité dans sa série « L’autre Congo, mulâtre » qui porte un regard saisissant sur les concepts raciaux en Afrique. Enfin Israël Nzila avec « Bulongo » (Terre en Swahili), œuvres photographiques sur des plaquettes en argile, représentant des maisons fissurées et abandonnées, pose une réflexion sur les conséquences des activités minières, entre passé colonial et effondrement de la Gécamines.La Biennale de Lubumbashi 2024 vise moins à attirer de grands noms qu’à recentrer œuvres et discours artistiques dans une perspective locale, en misant sur des artistes partageant cette vision. Elle a réussi le challenge logistique d’exposer les œuvres de 23 artistes, dont 13 qui nourrissent la vitalité artistique en RDC.Par Elisha IragiBiennale de Lubumbashi, jusqu’au 24 novembre 2024, Lubumbashi
