Pour sa troisième édition, la biennale de photographie Tasweer revient sous la direction artistique de Meriem Berrada. Plus qu’un festival, Tasweer inclut un prix annuel récompensant photos uniques et séries, ainsi que des workshops, des rencontres et des programmes de médiation, visant à soutenir le développement de la photographie dans la région WANA.
Fondé en 2021 par le photographe Khalifa Al Obaidly à l’initiative de Son Altesse Sheikha Al Mayassa, Tasweer renforce cette année son positionnement en tant que plateforme de la photographie dans la région, notamment à travers des programmes éducatifs et un partenariat avec la VII Foundation d’Arles. Avec plus de 750 tirages et 90 % de la production réalisée au Qatar, le festival vise également à structurer l’écosystème autour de la production photo à l’échelle nationale, tout en donnant à voir les talents du monde arabe.Cette année, le curating s’articule autour de la notion d’appartenance et d’identité, et se déploie à travers huit expositions réparties sur quatre lieux emblématiques de la ville. Pour Meriem Berrada, qui a imaginé cinq de ces huit expositions, il s’agit avant tout de proposer des récits visuels pertinents pour les visiteurs de la région et d’offrir un véritable regard de l’intérieur.

À la résidence d’artistes The Fire Station se tient ainsi l’exposition principale « As I Lay Between Two Seas », accompagnée de trois expositions plus ancrées localement. Le Mathaf présente un solo show du cinéaste marocain Daoud Aoulad-Syad, qui y dévoile une série de clichés en noir et blanc datant principalement des années 1980. Ce projet, marqué par une charge émotionnelle forte, capture la culture populaire marocaine des moussems et du monde rural. Les photographies sont accompagnées de poèmes d’Ahmed Bouanani, faisant écho à leur livre commun Territoires de l’instant (2000).Tasweer, qui repose aussi sur un prix annuel, distingue deux catégories, les séries photographiques, et les photos individuelles. Les lauréats récompensés pour leurs séries (« project awards ») investissent le village culturel Katara, aux côtés d’une exposition en plein air dédiée à Gaza. Les artistes récompensés pour une photographie unique (« single image award ») voient leurs œuvres exposées à The Company House à Msheireb.

Se réapproprier son histoireSur l’ensemble des expositions, on compte 88 artistes du monde arabe et de sa diaspora, dont les 18 lauréats de 2023 et 2024. Si la qualité de certains tirages révèle le manque de ressources professionnelles sur place, le parti-pris de produire in situ est entièrement assumé, dans une volonté de renforcer l’expertise et les compétences locales. Les artistes n’en ont pas pris ombrage. Au contraire, ils confient avoir particulièrement apprécié de se retrouver ou de se rencontrer pour la première fois, permettant d’esquisser de futures collaborations ou simplement de prolonger les échanges initiés par l’événement. Parmi les 11 pays représentés dans l’exposition « Refractions » dédiée aux « project awards », le Maroc n’est pas en reste avec Imane Djamil et sa chronique docu-drama sur Tarfaya, Mhamed Kilito et son travail sur les oasis et la sécheresse (voir la couverture du numéro 70), ainsi qu’Ismail Zaidy et ses photos de famille éthérées et stylisées. À travers les différentes expositions, on découvre, par exemple, l’émergence d’une scène yéménite éclectique et l’abondance de récits liés à l’intime (Farah Al Qassimi), utilisés comme outil d’introspection. L’exposition principale, « As I lay between two seas », qui emprunte son titre à une série de l’artiste bahreïni Ali Al Shehabi, explore justement la question de l’identité comme processus à la fois individuel et collectif, permanent et mouvant. Une réflexion qui prend une dimension particulière lorsqu’il s’agit des récits de la région, parfois forgés par l’exil, la guerre et la résistance.

Si les vingt-cinq artistes présentés sont chacun à leur façon mus par les mêmes préoccupations liées à la rupture, au changement et à la mutation de l’identité, ainsi qu’aux espaces de latence qui en découlent, ils l’expriment à travers un large spectre de pratiques photographiques qui tendent à remettre en question le cliché réducteur selon lequel la photographie arabe serait uniquement documentaire. L’abstraction devient alors une forme de rébellion. Preuve en est avec le travail conceptuel de Mustapha Azeroual, les mises en scène ou natures mortes de Reem Falaknaz et Maya Ines Touam, ou encore le travail d’archives personnelles de la Yéménite Thana Faroq.Pour beaucoup, il s’agit avant tout de se réapproprier leurs propres histoires et livrer leur version au monde, en s’appuyant sur un travail de mémoire nécessaire, amplifié par les textes et poèmes empruntés à Mahmoud Darwish, Etel Adnan, ou encore Zeina Hashem Beck. Le parcours, fluide, est segmenté en sept chapitres qui se répondent à travers une scénographie sobre et ingénieuse. Il permet d’explorer le rapport à la terre, à l’autre, à soi et à dieu. L’océan mentionné dans le titre de l’exposition est à la fois un symbole d’horizon et une frontière, et les enjeux liés à la transmission, dans les eaux parfois troubles de la région, en font un acte de rébellion.

Une manifestation culturelle engagéeLa Palestine, et Gaza en particulier, sont des sujets récurrents, dans leur actualité la plus ardente. Il y a la nouvelle série de Taysir Batniji qui photographie les clés de maison — motif récurrent chez l’artiste, exilé depuis 2006 — des personnes déplacées depuis 2023. Simplement cloués au mur, les clichés se font synonymes d’urgence et de fragilité. Dans la famille Batniji, on découvre également la nièce, qui choisit de capturer la couleur à Gaza, symbole de résistance silencieuse face au gris des gravats. Du haut de ses 34 ans, elle a déjà connu quatre guerres. Avec beaucoup de courage et de dignité, Tasweer est l’une des — trop — rares manifestations culturelles à ne pas détourner le regard. L’exposition en espace public « Oblitération – Surviving the Inferno : Gaza’s battle for existence » est ainsi savamment dissimulée par un tissu blanc qui rappelle à la fois la gaze, qui a donné son nom à la bande de terre palestinienne, mais aussi le linceul et le deuil. Une façon élégante de protéger les âmes sensibles, mais aussi, d’annoncer la teneur de l’exposition. Les images présentées font partie de l’initiative koweïtienne “Humanitarian Photography Grant” qui a consacré une bourse aux photographes de Gaza. Finalement, si la densité visuelle de Tasweer 2025 peut renvoyer au flux incessant d’images auxquelles nous sommes quotidiennement soumis sur les réseaux, le fait de s’éloigner des écrans nous impose ici un arrêt sur image. Celui-ci permet à la fois de mieux prendre la mesure de nos réalités — tantôt chimériques ou dramatiques — de les intégrer, mais aussi d’expérimenter une forme de catharsis pour, à notre tour, témoigner.Chama Tahiri Ivorra
Tasweer, Doha, divers lieux dans la ville, jusqu’au 20 juin 2025.




