Le Comptoir des Mines Galerie : un acteur incontournable de l’art au Maroc

En dix ans, le Comptoir des Mines a profondément renouvelé le paysage artistique marocain et fait émerger une nouvelle génération d’artistes contemporains. Reconnue internationalement, la galerie contribue aussi à écrire une page de l’histoire de l’art au Maroc, en permettant au public de redécouvrir les artistes modernes.

Si l’on revient dix ans en arrière, beaucoup se souviennent du vide laissé par la disparition de la Biennale de Marrakech ou de la  Marrakech Art Fair créée en 2010 par Hicham Daoudi, fondateur de Art Holding Morocco et du Comptoir des Mines. La possibilité de transformer alors Marrakech en hub artistique et cœur névralgique du marché de l’art au Maroc connaissait ses premiers frémissements. C’est conscient de ce potentiel que Hicham Daoudi, qui reconnaît avoir très tôt été séduit par « des galeries institutionnelles telles que Thaddaeus Ropac ou Daniel Templon », choisit d’investir l’espace du Comptoir des Mines : un ancien bâtiment Art déco d’une superficie de 1500 m2 construit en 1932, ayant abrité une ancienne société de négoces en produits miniers. L’idée paraît à certains quelque peu démesurée, mais force est de constater, 10 ans plus tard, que la galerie a non seulement réussi à s’implanter dans le tissu local mais aussi à acquérir une reconnaissance internationale, comme en témoignent ses participations à différentes foires telles que Art Dubaï ou Zsonamaco México Arte Contemporáneo.

2018 Larbi Cherkaoui Traversées
Vue de l’exposition collective ‘Traversees’, avec ici des oeuvres de Larbi Cherkaoui – Comptoir des Mines, 2018.

Un changement d’échelle

Depuis une dizaine d’années, nous confie Elisabeth Bauchet Bouhlal, la directrice du Es-Saadi Marrakech Resort qui se présente comme « la marraine du lieu », la galerie a su « se transformer en espace muséal » et s’est rendue « incontournable ». Plusieurs expositions d’envergure ont été consacrées à des artistes contemporains qui bénéficient d’un espace d’exposition sans commune mesure avec les lieux qui leur étaient auparavant alloués et d’un budget de production significatif leur permettant de mener un travail de recherche approfondi. Mustapha Akrim, qui a proposé en 2017 son exposition personnelle « Chantier II » mesure l’opportunité qu’a  représenté ce changement d’échelle : « C’était la première fois que j’entrais dans de telles dimensions et j’ai pu alors collaborer avec une usine de céramique de Khemisset pour produire des pièces pesant plus de 200 kg ». Si le fondateur de la galerie « a changé la nature de ce qu’est une galerie au Maroc », ajoute-t-il, « il a surtout changé la manière de voir les expositions. On est désormais dans des formats muséaux, plus proches d’une biennale d’art ». 

Collective Mare Nostrum
Vue de l’exposition collective ‘Mare Nostrum’ avec des oeuvres de Mariam Abouzid Souali et Youness Atbane au Comptoir des Mines en 2019.

Des expositions-phares

En dix ans, le public marocain a vu éclore des expositions personnelles et collectives d’une monumentalité inédite. Depuis 2020, Mohamed Arejdal, l’un des artistes-phares du Comptoir des Mines, produit pas moins de trois expositions : « Ressala » (2020), « Pacte / عقد » (2022) et « Ifergan » (2025) dans lesquelles lui est offerte l’opportunité de décliner, de façon sérielle,  son vocabulaire plastique sous forme de bas-reliefs composés de Laouhates (tablettes de bois servant à apprendre le Coran) ou d’arceaux de tentes nomades. Auteur de plusieurs textes de catalogue pour le Comptoir des Mines qu’il assimile davantage à un « centre d’art contemporain en plein cœur de Guéliz », Alexandre Colliex rappelle la participation en 2019 de Mohamed Arejdal et de Hassan Bourkia à la troisième édition de Bienalsur, la biennale d’art contemporain de Buenos Aires où les artistes marocains « avaient alors volé la vedette à Michelangelo Pistoletto, artiste de l’Arte Povera  :  ce n’était possible que parce qu’ils étaient soutenus alors par la galerie qui contribue à leur rayonnement ». En 2018, Mariam Abouzid Souali participe, aux côtés de Mahi Binebine, Youness Atbane ou Simohammed Fettaka, à l’exposition collective « Mare Nostrum » à l’occasion de laquelle est réalisée une toile éponyme des dimensions du Radeau de la Méduse de Géricault. « Dès nos premières collaborations, souligne l’artiste, ils ont cru en mon potentiel, parfois avant que je n’en mesure moi-même toute la portée. Ils ont su créer les conditions, parfois complexes, pour rendre possible des projets ambitieux, qui semblaient au départ presque irréalisables ».Des artistes plus confirmés ne s’y trompent pas et investissent régulièrement les cimaises de la galerie ou du Hangar qui jouxte les immeubles du Comptoir, délaissé depuis. En 2022, Fatiha Zemmouri présente avec « Habiter la Terre » ses premiers panneaux de bois réalisés à partir de terre crue et de pigments, devenus depuis iconiques. En 2023, la plasticienne Yasmina Alaoui investit avec l’exposition « Binatna (Entre-nous) » les deux étages de la galerie. Un an plus tard,  l’exposition « بعبارة أخرى   / Autrement dit » de Hassan Darsi donne la mesure d’une œuvre plastique qui gagne à se déployer dans un espace muséal. « Certes le Comptoir des Mines est un bâtiment historique », reconnaît Hassan Bourkia, autre familier de la galerie, « mais Hicham Daoudi essaie surtout de trouver un accord entre l’histoire de ce lieu et l’histoire de l’art ».

2018 Mariam Abouzid Souali Traversées
Vue de l’exposition collective ‘Traversees’, avec ici des oeuvres de Mariam Abouzid Souali – Comptoir des Mines, 2018.

Une page d’histoire s’écrit

« Chaque exposition, renchérit l’artiste qui prépare actuellement son prochain solo show, est un dialogue avec l’histoire de l’art marocain ». « J’avais cette ambition d’agir sur l’histoire de l’art », reconnaît Hicham Daoudi dont Mohamed Melehi nous disait qu’il était « le meilleur connaisseur de l’anatomie artistique marocaine ». En témoignent les différents catalogues réalisés avec des historiens de l’art, des enseignants-chercheurs ou des critiques d’art. Tout au long de ses dix années, plusieurs expositions ont ainsi permis de redécouvrir des artistes emblématiques de la modernité plastique au Maroc, à commencer par Bachir Demnati auquel sont consacrées en 2018 « L’Exposition (In)attendue » et en 2023  « Equilibrium ». Suivront d’autres expositions consacrées à Abdallah El Hariri, pionnier du lettrisme au Maroc (« Mon Histoire », 2024) ou plus récemment à Latifa Toujani (« Latifa, Pionnière aussi ! », 2025). Mais c’est sans conteste la figure de Mohamed Kacimi, dont Hicham Daoudi a été mandaté par la famille de gérer le fonds, qui aura ponctué, depuis 2017, la programmation du Comptoir des Mines. C’est à cette même date qu’est publié, sous la direction de Nadine Descendre, le catalogue raisonné du peintre. « Nos échanges [avec Hicham Daoudi], se souvient-elle, pendant quelques années de travail en commun, m’ont permis d’apprécier la pertinence de ses analyses, parfois, spontanées, toujours très engagées ». Les expositions « Un parfum de liberté », « L’œuvre révélée »   et « Mohamed Kacimi 1994-2003, une œuvre universelle » consacrée aux années africaines du peintre forment à elles trois une rétrospective qui n’aurait pas dépareillé dans une institution internationale. 

2024 Abdallah El Hariri Mon-Histoire
Vue de l’exposition ‘Mon Histoire’ de Abdallah El Hariri au Comptoir des Mines en 2024.

Soutien de la scène émergente

S’il n’est pas pionnier dans ce domaine, le Comptoir des Mines Galerie contribue, dans le prolongement par exemple du programme Mastermind créé par Mehdi Hadj Khalifa, à soutenir les artistes émergents. Avec deux éditions à son actif, le programme « Majaz » conçu avec le soutien d’Elisabeth Bauchet Bouhlal, donne à de jeunes artistes l’opportunité de bénéficier d’une première exposition personnelle d’envergure. À l’instar de son aîné Mustapha Akrim, Réda Boudina, l’un des premiers lauréats du programme, reconnaît l’importance de bénéficier d’un budget de production idoine permettant là aussi de changer d’échelle. Mais ce lauréat des Beaux-Arts de Tétouan voit surtout dans cette expérience un tremplin pour sa carrière à venir : « C’est comme une formation pour les jeunes artistes. De mon côté, je sais désormais comment lire un contrat, négocier le prix de mes œuvres ou travailler avec un curateur ». Pour l’heure, fière du chemin parcouru, la galerie s’apprête à souffler ses dix bougies avec l’exposition-rétrospective « 10 ans d’une expérience artistique singulière au Maroc », du 25 au 30 septembre, à la galerie Bab Rouah de Rabat. Pour les 10 prochaines années, son fondateur ambitionne d’accueillir les scènes européennes et du monde arabe, et pourquoi pas d’ouvrir à terme d’autres espaces au Maroc ou à l’international. On suivra de près. 

Olivier Rachet 

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Le Comptoir des Mines s’est installé dans un bâtiment Art Deco, il y a 10 ans.
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Oeuvre de Mohamed Arejdal – Vue du stand ‘Back to Mexico’ du Comptoir des Mines Galerie à la foire ZSONAMACO 2025
2018 Mustapha Akrim Traversées
Vue de l’exposition collective ‘Traversees’, avec ici des oeuvres de Mustapha Akrim – Comptoir des Mines, 2018.
2019 Mohamed Arejdal Ressala
Vue de l’exposition ‘Ressala’ de Mohamed Arejdal au Comptoir des Mines en 2019.
2021 Simohammed Fettaka Un Guide Andalou
Vue de l’exposition ‘Un Guide Andalou’ de Simohammed Fettaka au Comptoir des Mines en 2021.
2023 Yasmina Alaoui Binatna
Vue de l’exposition ‘Binatna’ de Yasmina Alaoui au Comptoir des Mines en 2023.