La foire parisienne dédiée à l’art contemporain africain fêtait ses dix ans du 24 au 26 octobre. Sous la nouvelle direction artistique du collectionneur et galeriste Sitor Senghor, elle amorce un nouveau chapitre, recentré sur le marché et plus ouvert au monde anglo-saxon, porteur de nouvelles têtes.
« C’est pour regarder vers l’avant que j’ai choisi de revenir à la base ». La phrase pourrait sembler paradoxale, mais pour Sitor Senghor, le nouveau directeur artistique de AKAA, elle fait sens. « J’ai choisi la matière comme fil conducteur, car c’est l’origine de tout : le geste, la main, la céramique, le textile…Pour sortir de tout ce qui est conceptuel. » Trop « matiériste » ? Pas assez intellectuel ? Loin de là : l’édition 2025 d’AKAA semble avoir séduit aussi bien les collectionneurs que le public, venu en nombre jusqu’au dernier jour de la foire. Quant aux galeristes, qu’il fallait reconquérir après des années en dents de scie, ils attendaient l’équipe au tournant. Le pari était donc risqué. Senghor a mobilisé son regard de collectionneur et son réseau international pour recentrer la foire sur une logique de marché. Le comité de sélection, entièrement renouvelé, accueille désormais des profils comme Ève Thérond (New York), qui souligne un moment « décisif » face au ralentissement du marché mondial et à la chute des cotes africaines les plus spéculatives.

Le directeur artistique a trouvé des solutions plutôt ingénieuses en épurant sa programmation avec 16 solo shows sur une trentaine de stands au total. La galerie By Lara Sedbon révélait les toiles évanescentes du Nigérian Midegbeyan Ojisua ; LIS10 Gallery (Arezzo, Hong Kong) présentait Joël Bigaignon. Pas de ventes pour ce dernier, mais un collectionneur a acheté une œuvre de Laetitia Ky, artiste présentée par la galerie à AKAA en 2024. Un an de réflexion ? « Les acheteurs parisiens sont assez lents dans leur décision, les achats ici prennent du temps.» Cette constatation revient dans le témoignage de plusieurs galeristes.

Stands curatésTrente-trois galeries disposaient d’un stand, mais quarante-trois étaient représentées au total. Une différence voulue : Sitor Senghor a curaté deux stands collectifs pour faire entrer davantage de galeries et des artistes très confirmés. On y retrouvait Nù Barreto (Galerie Nathalie Obadia), M’bark Bouhchichi (Dagoma-Harty, Paris) ou Dalila Dalléas Bouzar (Galerie Hamid Khellafi, Paris). Cette approche s’est révélée payante : le stand collectif dédié à la céramique, où figurait Anne Agbadou-Masson, a rencontré un vif succès. Perve Galleria (Lisbonne) a d’ailleurs suivi le mouvement avec les terres cuites de Reinata Sadimba (Mozambique), rehaussées de chaux et de graphite, vendues entre 1 400 et 11 500 €.

Les nouveaux venus ont trouvé leur public. Plusieurs ont fait un sold out : la galerie parisienne Backslash, Art Melanated de Los Angeles et l’entrepreneuse Muriel Fagnoni avec son projet singulier Quand les fleurs nous sauvent. D’autres venaient d’outremer : La Maison Gaston (Guadeloupe), Alejandra Topete Gallery qui faisait entrer le Mexique à la foire avec un solo du Sénégalais Badara Ndiaye, et Space UN (Tokyo), initiative d’Edna Dumas pour relier art nippon et africain. Elle y présentait le Camerounais Serge Mouangue, auteur de l’installation monumentale au centre de la foire, l’une des plus convaincante de ces dix dernières années.Les galeries marocaines, habituellement bien représentées, étaient cette année plus discrètes. Seule Myriem Himmich (Casablanca) exposait les sculptures murales de Bouchra El Menjra, tandis que la Fondation Montresso faisait son retour après dix ans d’absence avec une scénographie d’Estelle Guilié autour des œuvres de Kouka Ntadi.

Les musées au rendez-vous
La Tate Modern, le British Museum, le Centre Pompidou ou encore plusieurs institutions saoudiennes ont manifesté un vif intérêt pour des artistes établis comme Joël Andrianomearisoa ou Abdoulaye Konaté, confie le directeur artistique. Ce qui équivaut à un jackpot pour la galerie Primo Marella qui les représente et qui a « bien vendu » pendant la foire. De même pour la Galerie Vallois qui a notamment cédé un quadriptyque du tchadien Doff pour environ 12 000 €. Anne de Villepoix a écoulé plusieurs pièces d’Atsoupé et d’Armando Marino, tandis que les petites aquarelles de Franck Lundangi (1 100 €) séduisaient deux collectionneurs.

La photographie était le parent pauvre de cette édition. Movart (Lisbonne) s’appuyait sur une valeur sûre avec Mario Macilau (Mozambique). Chez Christophe Person (désormais installé à Bruxelles), les tapisseries et lithographies retravaillées de Thiémoko Claude Diarra — l’une des belles découvertes de la foire — se vendaient entre 1 000 et 2 000 €, aux côtés de la nouvelle série photo de Nyaba Ouedraogo sur le crocodile, animal sacré au Burkina Faso (6 000 €, édition de 3). Seul solo show photographique, celui du Sud-Africain Gavin Goodman chez Filafriques (Genève) attirait l’attention avec un processus de création mêlant modèle vivant, costume conçu par IA et peinture sur tirage.
Marie Moignard
The Paris fair dedicated to contemporary African art marked its tenth edition from 24 to 26 October. Under the new artistic direction of collector and gallerist Sitor Senghor, it opened a new chapter—one that is more market-oriented and increasingly attuned to the English-speaking world, bringing in fresh voices and faces.

“To look forward, I chose to go back to the roots.” The statement may sound paradoxical, but for Sitor Senghor, the new artistic director of AKAA, it makes perfect sense. “I chose materiality as the guiding thread—because that’s where everything begins: the gesture, the hand, ceramics, textiles… it’s a way of moving away from the purely conceptual.”
Too material? Not intellectual enough? Quite the opposite. The 2025 edition of AKAA appears to have won over both collectors and the wider public, who flocked to the Carreau du Temple until the fair’s final hours. As for the galleries—whose confidence had to be rebuilt after a few uneven years—they were watching closely. The stakes were high. Senghor drew on his experience as a collector and his international network to re-anchor the fair in a market-driven logic.
The newly renewed selection committee now includes figures such as Ève Thérond (New York), who describes this as a “decisive moment” amid a global slowdown and the cooling of Africa’s most speculative prices.
Senghor’s response has been both simple and astute: streamline the programme. Sixteen solo shows were presented among roughly thirty stands. By Lara Sedbon unveiled the ethereal canvases of Nigerian artist Midegbeyan Ojisua; LIS10 Gallery (Arezzo, Hong Kong) introduced Joël Bigaignon. No sales were reported for Bigaignon, but a collector acquired a piece by Laetitia Ky, shown by the same gallery at AKAA 2024. A year of reflection, perhaps? “Parisian collectors take their time—purchases here are rarely impulsive,” several gallerists observed.

Curated Booths and Collective Stands
Thirty-three galleries had their own booths, but forty-three were represented in total—a deliberate choice. Senghor personally curated two collective stands to broaden representation and integrate more established artists and diverse galleries.
Among them were Nù Barreto (Galerie Nathalie Obadia), M’bark Bouhchichi (Dagoma-Harty, Paris), and Dalila Dalléas Bouzar (Galerie Hamid Khellafi, Paris). The formula proved successful: the collective stand devoted to ceramics—featuring Anne Agbadou-Masson—was a hit. Perve Galeria (Lisbon) echoed the trend with Reinata Sadimba’s terracotta sculptures from Mozambique, coated with lime and graphite, which sold between €1,400 and €11,500.

Newcomers also found their audience. Several sold out entirely: Backslash (Paris), Art Melanated (Los Angeles), and entrepreneur Muriel Fagnoni with her poetic project Quand les fleurs nous sauvent (When Flowers Save Us). Others came from overseas territories: La Maison Gaston (Guadeloupe), Alejandra Topete Gallery, which brought Mexico into the fair with a solo by Senegalese artist Badara Ndiaye, and Space UN (Tokyo), founded by Edna Dumas to bridge Japanese and African art. Dumas presented Cameroonian artist Serge Mouangue, author of a monumental installation at the centre of the fair—one of its most convincing highlights in a decade.
Moroccan galleries, usually well represented, were more discreet this year. Myriem Himmich (Casablanca) exhibited Bouchra El Menjra’s wall sculptures, while the Montresso Foundation returned after a ten-year absence with a scenography by Estelle Guilié built around the works of Kouka Ntadi.

Museums Take Notice
Institutional interest was strong. The Tate Modern, British Museum, Centre Pompidou, and several Saudi institutions all expressed keen attention toward established artists such as Joël Andrianomearisoa and Abdoulaye Konaté, according to Senghor. That spelled success for Primo Marella Gallery, which represents both and “did very well” during the fair.
Galerie Vallois sold a four-part work by Chadian artist Doff for around €12,000, while Anne de Villepoix placed several pieces by Atsoupé and Armando Marino. Small watercolours by Franck Lundangi, priced at €1,100, also attracted two collectors.
Photography, however, played a modest role this year. Movart (Lisbon) relied on a safe bet with Mário Macilau (Mozambique). At Christophe Person (now based in Brussels), Thiémoko Claude Diarra’s reworked tapestries and lithographs—one of the fair’s strong discoveries—sold between €1,000 and €2,000, alongside Nyaba Ouedraogo’s new photographic series on the sacred crocodile of Burkina Faso (€6,000, edition of three).
The fair’s only photographic solo, by South African Gavin Goodman at Filafriques (Geneva), drew attention with a creative process blending live models, AI-designed costumes, and hand-painted prints.
Marie Moignard
