Le lauréat 2024 du prix Mustaqbal présente en novembre son solo show « Sous les tesselles, la page » à l’Espace d’art Artorium à Casablanca. Nomade, il a posé ses valises quelques mois et réalisé ses dessins et sculptures dans une lenteur méditative. English below on mobile.
« J’ai une véritable obsession pour la saturation, pour le fait de remplir la page. » Ses images denses, Kamil Bouzoubaa-Grivel les explique par une probable influence de sa culture marocaine. Né en 1992 à Paris d’un père marocain et d’une mère française, il venait les étés voir sa famille et observait ces intérieurs foisonnants. Entre la marbrerie, les motifs des coussins, les zelliges, il ne savait où poser ses yeux. « Mes motifs se densifient, se superposent, s’accumulent presque jusqu’à l’excès. Il y a quelque chose d’hypnotique dans cette saturation, cette accumulation.» Marqueterie, symboles japonais, damiers noir et blanc, le jeune artiste construit, au fil de son travail, un langage formel qui puise dans des références variées. La typographie et le graphisme qui infusent son œuvre par exemple, il les a étudiés aux Arts décoratifs avant de finalement décider de se concentrer sur le dessin. Après un passage par les Beaux-Arts de Paris et par la School of the Art Institute of Chicago, il sort diplômé en 2019.

Le désir de passer plus de temps au Maroc l’amène à Darna en 2020, une coopérative basée à Tanger, où il se forme au tissage. Dans le textile, il explore les deux regards que la broderie rend possibles. Des tissages amazighs aux étoffes lettonnes découvertes à Riga, il observe la structure géométrique et les jeux de couleur d’un côté, le langage symbolique de l’autre. Dans les tissages, des histoires se cachent si bien que cette cryptographie permet à chacun d’y projeter sa propre lecture. Cela lui rappelle le code qu’il travaillait. Du glitch au dessin
Car, à l’origine, Kamil Bouzoubaa-Grivel générait des séquences d’images à partir de code et réalisait des sculptures inspirées d’extraits de textes publiés sur Twitter. Il dit d’ailleurs : « tout est né du numérique ». Il s’est ensuite mis à transposer ces formes numériques dans l’espace de l’exposition, en les redessinant manuellement jusqu’à saturation du support. Cet aller-retour crée une tension entre la précision du digital et l’irrégularité du geste manuel. Avec sa tablette numérique, il provoque des glitchs – ces bugs produisant des distorsions visuelles ou sonores – qu’il étire et découpe intuitivement avant de tout reprendre à la main. Sa pratique très lente, méditative, est telle une broderie qu’il tisse au son de l’électro du Japonais Susumu Yokota comme un moine copiste : « La musique me permet vraiment, dans la manière d’effectuer le geste, de me rapprocher d’une machine finalement, dans un geste qui est très précis, répétitif et méditatif. »

Kamil Bouzoubaa-Grivel dessine mais sculpte aussi. Ses sculptures sont, pour lui, l’extension de ses dessins dans l’espace. Très plates, elles se rapprochent de nos écrans de smartphones et tablettes et se présentent comme des assemblages. Une trentaine de pièces, dont quatre sculptures, ont été créées spécialement pour son solo show à l’Espace d’art Artorium. Au cœur de Casablanca, Kamil Bouzoubaa-Grivel a codé et tissé ses dessins.
Najat Saidi
Winner of the 2024 Mustaqbal Prize, Kamil Bouzoubaa-Grivel unveils his solo exhibition “Sous les tesselles, la page” this November at Espace Artorium in Casablanca. A self-described nomad, he settled there for a few months, producing a new body of drawings and sculptures in a state of meditative slowness.

“I’m obsessed with saturation, with the act of filling the page”, he says. The density of his imagery, he believes, may stem from his Moroccan roots. Born in Paris in 1992 to a Moroccan father and a French mother, Bouzoubaa-Grivel spent his childhood summers visiting family in Morocco, mesmerized by interiors brimming with ornament – marble floors, embroidered cushions, intricate zellige tiles. “My patterns pile up, overlap, accumulate almost to the point of excess,” he says. “There’s something hypnotic about that saturation.”
Marquetry, Japanese symbols, black-and-white checkerboards, his visual language is a mosaic of diverse references. Typography and graphic design also seep into his work, disciplines he first studied at the École des Arts Décoratifs before turning fully to drawing. He later trained at the Beaux-Arts de Paris and at the School of the Art Institute of Chicago, graduating in 2019.
His growing desire to spend more time in Morocco led him in 2020 to Darna, a cooperative in Tangier, where he learned the art of weaving. Through textile, he discovered two distinct modes of seeing: one structural and chromatic – the geometry and play of color – and one symbolic, rooted in cultural codes. From Amazigh textiles to Latvian fabrics he encountered in Riga, Bouzoubaa-Grivel came to see weaving as a form of encryption, a language of hidden stories open to endless interpretation. It reminded him, he says, of the logic of code.

From Glitch to Drawing
In fact, his early works were born out of programming. Bouzoubaa-Grivel once generated image sequences through code and produced sculptures inspired by snippets of text found on Twitter. “It all started with the digital,” he says. Eventually, he began translating those algorithmic forms into drawings redrawn by hand, line after line, until the surface itself seemed to overflow. This constant back-and-forth between the precision of the digital and the imperfection of the handmade gives his work its quiet tension.

Using a digital tablet, he creates glitches – visual or sonic distortions – which he stretches, slices, and intuitively reconfigures before reworking them entirely by hand. The process, both meticulous and meditative, resembles embroidery performed to the ambient rhythms of Japanese electronic musician Susumu Yokota. “Music helps me approach the gesture almost like a machine,” he says, “precise, repetitive, contemplative.”
Though drawing remains his core practice, Bouzoubaa-Grivel also sculpts – works he describes as “drawings extended into space.” Flat and modular, his sculptures evoke the glowing screens of smartphones and tablets. Around thirty works, including four sculptures, have been created especially for his upcoming exhibition at Artorium.
In the heart of Casablanca, Kamil Bouzoubaa-Grivel has been coding and weaving his drawings.
Najat Saidi
