Karim Bennani / Abdelkrim Ouazzani : une autre histoire du modernisme marocain ? // Karim Bennani / Abdelkrim Ouazzani: A Different Story of Moroccan Modernism?

Deux artistes bien connus du public marocain, mais encore peu étudiés par la recherche, font l’actualité de Casablanca cet hiver : Karim Bennani (1936-2023) et Abdelkrim Ouazzani (né en 1954). Tous deux formés aux Beaux-Arts de Paris, ils ont pourtant suivi des trajectoires souvent opposées.
L’histoire de l’art moderne au Maroc est souvent perçue à travers le prisme de l’École de Casablanca. Il ne viendrait pas à l’idée de contester sa prééminence ni le rôle de rupture du groupe fédéré autour de Farid Belkahia par rapport à l’histoire coloniale. Peut-être le temps est-il venu d’apporter à la fois un éclairage neuf sur des individualités en marge de cette mouvance et de reconsidérer des parcours singuliers tels que ceux d’artistes comme Karim Bennani ou Abdelkrim Ouazzani auxquels deux galeries consacrent aujourd’hui une exposition personnelle : « Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc » (AA Gallery) et « L’enfance de l’art » de Ouazzani (Galerie d’art L’Atelier 21). 

2021-11-17-14-36-40
Portrait d’Abdelkrim Ouazzani, 2021. Crédit photo : Assaoud

Plusieurs livres et expositions muséales ou commerciales contribuent d’ailleurs depuis une dizaine d’années à enrichir, nuancer et éclairer l’histoire du modernisme marocain. Que l’on songe aux expositions du MM6 ou des galeries telles que le Comptoir des Mines, Khalid Fine Arts Galerie ou Loft Art Gallery mettant à l’honneur des artistes comme Fouad Bellamine, Abdellah El Hariri, Abdelkébir Rabi’, Latifa Toujani ou Mohamed Kacimi. Bien que séparés d’une génération, les figures de Ouazzani et de Bennani, auxquelles chaque galerie consacre aujourd’hui une monographie inédite (Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc, éditions de l’Académie du Royaume ; Ouazzani par Mohamed Métalsi, éditions de L’Atelier 21), nous racontent une histoire d’émancipation et d’affranchissement des codes esthétiques en vigueur à leur époque. Karim Bennani voit le jour à Fès en 1936 où il étudie à l’Académie des arts de Fès. Abdelkrim Ouazzani naît à Tétouan, en 1954, où il fait ses classes aux Beaux-Arts de cette même ville dont il deviendra par la suite le directeur, pendant une vingtaine d’années. Tous deux, à vingt ans d’écart, prolongent leur formation aux Beaux-Arts de Paris, mais dans des contextes historiques et politiques fort différents. 

Tête-de-bergère,-1959-Huile-sur-carton.-65-x-55-cm
Karim Bennani, Tête de bergère, 1959, Huile sur carton, 65 × 55 cm.

Bennani se situe davantage dans le sillage de ses contemporains du groupe de Casablanca, et, explique la chercheuse indépendante Maud Houssais dans la monographie de l’artiste, « son parcours épouse les tensions de l’époque, entre reconfiguration géopolitique Nord / Sud et aspirations décoloniales ». Ainsi participe-t-il à la 1ère Biennale des jeunes artistes de Paris en 1958 et un an plus tard, aux côtés de Belkahia, à la 3ème Biennale des arts des pays méditerranéens à Alexandrie. De son côté, Ouazzani se rend à Paris en 1975 et c’est au sein de l’atelier de Jacques Yankel qu’il découvre le pouvoir d’émancipation de l’œuvre d’art, loin des débats idéologiques que son aîné avait pu connaître. « Yankel ne se contente pas d’enseigner des techniques, explique Mohamed Métalsi ; il initie Abdelkrim à la dimension expressive et émotionnelle de l’art. Laisser respirer la toile, ne pas tout contrôler, lui conseille-t-il un jour en contemplant ses esquisses encore trop cadrées ». D’une génération à l’autre, les enjeux se déplacent et les esthétiques divergent. 

Karim-Bennani---Sans-Titre,-1981---Bas-relief---150x150-cm---Courtesy-AA-Gallery-Casablanca
Karim Bennani, Sans titre, 1981, Bas-relief, 150 × 150 cm, Courtesy AA Gallery, Casablanca.

Deux approches de l’art

S’ils s’adonnent chacun à une peinture d’abord figurative – Bennani réalise ainsi de nombreux portraits inspirés par ses voyages dans le sud marocain, Ouazzani explore parfois une veine presque expressionniste dans les portraits qu’il réalise durant sa période parisienne –, ils s’en éloignent pour se lancer dans une aventure esthétique tout autre. Prolongeant le geste des artistes du groupe de Casablanca, Bennani privilégie une peinture abstraite. « Il ne s’agit pas d’imiter l’Occident, ni de s’enfermer dans le passé, mais de créer une modernité enracinée dans notre propre culture », revendique Bennani dans une formulation que n’aurait pas reniée Belkahia. Ouazzani va, quant à lui, s’affranchir du carcan de la toile pour laisser advenir une peinture tridimensionnelle. Ce dernier confectionne ainsi des sculptures à partir de tôle ou de papier mâché dont la dimension picturale reste pour lui prééminente. En co-organisant dans les années 1980 la manifestation du Printemps de Feddan, à Tétouan, dans l’espace public, Ouazzani perpétue le geste radical de ses aînés de Casablanca qui exposèrent en plein air sur la place Jemaa el-Fna de Marrakech (exposition « Présence Plastique », mai 1969). « Il abandonna alors la surface plane pour des formes hybrides, mi-peintures, mi-sculptures, où la couleur épousait le relief et où la ligne fuyait hors de la toile », explique Mohamed Métalsi. Et d’ajouter : « Dans un Maroc artistique encore captif de l’abstraction géométrique et des expérimentations formelles, Ouazzani osa un langage figuratif engagé. Ses hommes et femmes de fer, de bois ou de pigments portaient en eux les stigmates du progrès et les contradictions de la modernité ». 

Sans-Titre,-1965-Huile-sur-toile-73-x-50-cm
Karim Bennani, Sans titre, 1965, Huile sur toile, 73 × 50 cm

Rôle émancipateur de l’art moderne

À travers des parcours qui s’opposent : Karim Bennani devient, selon les mots de Maud Houssais, un « artiste-entrepreneur » dont les agences spécialisées dans la décoration et l’architecture d’intérieur réalisent différentes commandes publiques ou privées (fresques pour les bateaux de la Comanav ou fontaine publique pour l’Avenue Mohammed V de Rabat) alors que la carrière de Ouazzani s’institutionnalise lorsqu’il devient directeur de l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan, tous deux semblent pourtant accomplir une mission parallèle de rapprocher l’art du public et de l’intégrer à la vie sociale. Les commandes qui sont passées à Bennani, explique Maud Houssais, « peuvent être lues comme un rejet pratique de ‘l’héritage de l’École de Paris’ et de son système de valeur centré sur l’objet-peinture. En effet, ces projets lui permettent de défendre une vision : l’art doit sortir des galeries et s’intégrer à la vie sociale et quotidienne »Ouazzani accomplit aussi à sa façon ce programme en privilégiant les commandes dans l’espace public, à Asilah, Tétouan, Rabat ou Marrakech où l’une de ses sculptures-peintures emblématiques représentant une vache criant famine, orne le parc de sculptures Al Maaden. Les expositions qui sont aujourd’hui consacrées à ces deux artistes permettront au public casablancais de les redécouvrir et aux historiens de l’art d’apprécier la place qui est la leur dans une modernité plastique plus complexe qu’il n’y paraît.Olivier Rachet

Exposition « L’enfance de l’art » d’Abdelkrim Ouazzani, Galerie d’art L’Atelier 21, à partir du 9 décembre

Exposition « Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc », AA Gallery, Casablanca, à partir du 10 décembre

4B2B9175
Abdelkrim Ouazzani, Sans titre, 1982 Acrylique sur toile 110 x 62 cm
Collection privée, courtesy de la Galerie
L’Atelier 21
Bennani-et-Belkahia,-Milan-1956
Bennani & Belkahia, Milan, 1956.
Two artists long known to Moroccan audiences, yet still little studied by scholars, return to the spotlight this winter in Casablanca: Karim Bennani (1936–2023) and Abdelkrim Ouazzani (born 1954). Both trained at the École des Beaux-Arts in Paris, though their paths soon diverged. Story. 
The history of modern art in Morocco is often framed through the lens of the Casablanca School. Few would contest its primacy or the pivotal break it represented from the country’s colonial past. But perhaps the time has come to cast new light on figures who stood at the margins of that movement, and to reconsider singular trajectories such as those of Bennani and Ouazzani, now the focus of two solo shows in Casablanca: Karim Bennani, Un pionnier de l’art moderne au Maroc at AA Gallery and Ouazzani’s L’Enfance de l’art at Galerie L’Atelier 21.
Over the past decade, several publications and both institutional and commercial exhibitions have contributed to broadening, nuancing, and clarifying Morocco’s modernist narrative :  from shows at the Mohammed VI Museum of Modern and Contemporary Art (MM6) to exhibitions by galleries such as Comptoir des Mines, Khalid Fine Arts, and Loft Art Gallery, which have spotlighted artists like Fouad Bellamine, Abdellah Hariri, Abdelkébir Rabi’, Latifa Toujani and Mohamed Kacimi.
Karim-Bennani-dans-son-atelier---Rabat
Karim Bennani dans son atelier, Rabat.
Though a generation apart, the figures of Ouazzani and Bennani — each now the subject of a new monograph (Bennani’s published by the Académie du Royaume du Maroc; Ouazzani’s by L’Atelier 21 and written by Mohamed Métalsi) — offer parallel stories of artistic emancipation and a refusal of the aesthetic codes of their time. Bennani was born in Fez in 1936 and trained at its Academy of Fine Arts; Ouazzani was born in Tétouan in 1954, studied at its Beaux-Arts school, and would later direct the institution for nearly two decades. Both continued their studies in Paris, twenty years apart, in sharply different historical and political climates.
Bennani remained largely aligned with contemporaries of the Casablanca School, and, as independent researcher Maud Houssais writes in his monograph, “his trajectory mirrors the tensions of the time  between North–South geopolitical realignments and decolonial aspirations.” He took part in the first Paris Biennale of Young Artists in 1958, and the following year joined Belkahia at the 3rd Mediterranean Countries Biennale in Alexandria.
Ouazzani, for his part, arrived in Paris in 1975 and joined the studio of Jacques Yankel, where he discovered the emancipatory potential of art, far from the ideological debates that shaped the generation before him. “Yankel did not simply teach technique,” writes Métalsi; “he initiated Abdelkrim into the expressive, emotional dimension of art. ‘Let the canvas breathe, do not control everything,’ he once told him, looking over sketches that were still too contained.” With each generation, priorities shift and aesthetics diverge.
14_CAT.-OUAZZANI.
Abdelkrim Ouazzani, Sans titre, 2025
Bas relief, métal, bois, acrylique sur toile 191 x 143 x 7
cm, Collection privée, Courtesy de la Galerie L’Atelier
21. Crédit photo : Abderrahim Annag
Two approaches to art
Both artists initially worked in a figurative vein, Bennani producing numerous portraits inspired by his travels through southern Morocco; Ouazzani exploring an almost expressionist register in the portraits of his Paris years. But each eventually moved away from figuration to pursue an entirely different aesthetic language.
Extending the gesture of the Casablanca School, Bennani embraced abstraction. “It is not about imitating the West, nor about being locked into the past, but about creating a modernity rooted in our own culture,” he once declared in terms that Belkahia himself might have endorsed. Ouazzani, meanwhile, broke free of the canvas altogether, venturing into a kind of three-dimensional painting. He produced sculptures in sheet metal or papier-mâché whose pictorial dimension remained essential to him.
In the 1980s, co-organizing the Printemps de Feddan in Tétouan — a public art initiative — Ouazzani carried forward the radical impulse of his Casablanca predecessors, who had shown work outdoors in Marrakech’s Jemaa el-Fna square during Présence Plastique (May 1969). “He abandoned the flat surface,” Métalsi notes, “for hybrid forms, half-painting, half-sculpture, where color hugged relief and the line escaped the canvas.” He adds: “In a Moroccan art world still captive to geometric abstraction and formal experimentation, Ouazzani dared a figurative, socially engaged language. His men and women of iron, wood or pigment bore the scars of progress and the contradictions of modernity.”
DSC_6338
Abdelkrim Ouazzani, L’arbre, 2006
Acrylique sur toile 150x116cm
Collection Fondation Alliances , courtesy de la
Galerie L’Atelier 21.
The emancipatory role of modern art
Despite their differences, Bennani and Ouazzani share a mission: to bring art closer to the public and integrate it into social life. Bennani evolved into what Houssais calls an “artist-entrepreneur,” whose agencies specializing in interior decoration and architecture carried out public and private commissions — including murals for Comanav ships and a public fountain on Rabat’s Avenue Mohammed V. These commissions, she notes, “can be read as a practical rejection of the ‘École de Paris’ legacy and its value system centered on the autonomous art object. They allowed him to advance a conviction: art must leave the gallery and enter everyday life.”
Ouazzani pursued a similar ambition, privileging public commissions across Asilah, Tétouan, Rabat, and Marrakech, where one of his emblematic painted-sculptures (a gaunt cow crying out in hunger) stands in the Al Maaden Sculpture Park.
The exhibitions devoted to these two artists in Casablanca offer the public a chance to rediscover them and invite art historians to reassess the place they occupy within a modernity far more complex than it may appear.
Olivier Rachet
“L’Enfance de l’art,” Abdelkrim Ouazzani, Galerie L’Atelier 21, opening December 9
“Karim Bennani: A Pioneer of Modern Art in Morocco,” AA Gallery, Casablanca, opening December 10
C.AyoubElbardii_MACAAL_6
Abdelkrim Ouazzani, Ceci n’est pas une vache, 2014
Tôle électro-zinguée, armature en IPN 500 x 290 x 115
cm
Collection Fondation Alliances, courtesy de la Galerie L’Atelier 21.
Tarifa,-1978-Encre-sur-papier-24-x-18-cm
Karim Bennani, Tarifa, 1978, Encre sur papier, 24 × 18 cm
Karim-Bennani---Untitled,-1964---Oil-on-paper---50x60-cm
Karim Bennani, Untitled, 1964, Oil on paper, 50 × 60 cm