Bahman Mohasses, le « Picasso iranien »

D’un pays où l’on peinait à trouver des cimaises pour exposer l’art moderne à une reconnaissance muséale mondiale, le destin de Bahman Mohasses épouse les fractures et les renaissances de l’histoire iranienne contemporaine. Artiste d’exil devenu figure patrimoniale internationale, sa légende continue de gagner en intensité.
Sujet mythologique étranger à l’iconographie persane mais familier de l’avant-garde européenne, le Minotaure dit tout de Bahman Mohasses, artiste partagé entre Téhéran et Rome, où il passa la plus grande partie de sa vie. Acteur central des cercles artistiques et littéraires iraniens des années 1950 à 70, membre du Groupe du Coq combattant, ce moderniste radical incarne une génération tournée vers l’Europe sans renoncer à ses fractures intimes. Si Bahman Mohasses est unanimement reconnu comme l’un des artistes iraniens majeurs du XXe siècle, son parcours fut marqué par les contraintes d’un contexte historique et culturel instable.

image-w856
Portrait de Bahman Mohasses

Une œuvre fragmentée

Dans l’Iran des années 1970, les infrastructures artistiques font défaut : les peintures contemporaines n’ont presque aucun lieu d’exposition, circulant dans des associations ou des espaces improbables, jusque dans les banques. L’ouverture du Tehran Museum of Contemporary Art en 1977 constitue alors un tournant : l’Iran se dote enfin d’une institution capable d’inscrire son modernisme dans une conversation internationale et les œuvres de Mohasses figurent parmi les pièces maîtresses. L’élan est brutalement freiné par la Révolution islamique, qui relègue ses œuvres dans les réserves, privées de présentation publique pendant de longues années.

Son exil (volontaire) en Italie, ses affinités électives et sa culture visuelle européenne vont nourrir un langage plastique souvent rapproché de Max Ernst, Henry Moore, Francis Bacon ou encore Pablo Picasso – comparaison flatteuse qui vaudra le surnom persistant de « Picasso iranien ». Cette filiation n’efface pas sa singularité, mais contribue à faire de lui un artiste incontournable pour les plus grandes institutions internationales. Le Metropolitan Museum of Art, le Victoria and Albert Museum, la Tate Modern, le Los Angeles County Museum of Art ou encore le British Museum conservent aujourd’hui ses œuvres.

La notoriété de Bahman Mohasses aurait pu être durablement fragilisée par les destructions qui ont marqué son parcours : une grande partie des œuvres produites en Iran disparaît après la Révolution de 1979, dont certaines éliminées par l’artiste lui-même, qui les juge indignes de survivre. Par la suite, l’esthétique moderniste associée à l’ère du chah devient politiquement sensible. La nudité, omniprésente dans l’œuvre de Mohasses, est fréquemment censurée. Les œuvres commandées pour des lieux officiels ou des espaces publics – telle la sculpture monumentale Les Amants sur l’île de Kish – entrent dans une zone grise : démontées, remisées, parfois laissées à l’abandon.

Chez Bahman Mohasses, l’archive n’a jamais été un sanctuaire. L’artiste n’a ni structuré ni véritablement protégé son corpus, aujourd’hui dispersé entre collections privées européennes, iraniennes et américaines, sans inventaire raisonné ni cartographie exhaustive. La disparition, chez lui, tient presque lieu de méthode : œuvres détruites, laissées en suspens ou volontairement effacées du récit, comme si chaque pièce rescapée portait en creux la mémoire de celles qui manquent. Mohasses, qui ne souhaitait ni laisser de trace ordonnée ni voir ses œuvres livrées au marché, s’éteint en 2010 dans un relatif anonymat.

Bahman Mohasses Minotauro (1)
Bahman Mohassess (1931-2010), Minotauro sulla riva del mare, 1977, huile sur toile, 150,5 x 200,5 cm © Sotheby’s

Chronique d’une renaissance

Pourtant, l’histoire a repris le fil. En 2019, le magazine Frieze lui consacre un article sous la plume de Sohrab Mohebbi. Puis, en 2024, ses œuvres figurent dans l’exposition internationale « Foreigners Everywhere » de la Biennale de Venise, consacrant sa place dans le récit global de la modernité. Les galeries Gallery Meem et Leila Heller Gallery participent également à cette redécouverte, réinscrivant son travail dans les circuits actifs du marché et des expositions.

Dans le même mouvement, Bahman Mohasses rejoint le cercle très fermé des artistes iraniens ayant franchi le million de dollars aux enchères, aux côtés de Parviz Tanavoli, Charles Hossein Zenderoudi, Sohrab Sepehri, Farhad Moshiri et Mohammad Ehsai. Le 25 mars 2021, chez Sotheby’s, une imposante figure de Minotaure dépasse 1,4 million de dollars, consacrant une œuvre plus monumentale encore que celle conservée au Metropolitan Museum of Art.

L’an dernier encore, son nom figurait parmi les mille signatures les plus performantes aux enchères dans le monde. De Vienne à Londres, de Milan aux capitales du Golfe, la demande s’intensifie, avec des résultats atteignant parfois dix fois les estimations. Le réveil est net, la tension palpable : pour les prochaines apparitions sur le marché, les batailles s’annoncent plus âpres que jamais.

PAR CÉLINE MOINE, ARTMARKET BY ARTPRICE.COM