Avec une Abidjan Art Week qui gagne en ampleur et en visibilité, la capitale économique ivoirienne confirme son positionnement sur la carte des scènes artistiques africaines. Entre structuration du marché, dynamisme des galeries et émergence de nouveaux collectionneurs, un écosystème se consolide.
« Abidjan a l’argent mais Dakar a le goût. » On a l’habitude d’entendre cette formule dans la bouche des Dakarois, lorsqu’ils veulent ironiser sur leurs amis Abidjanais. Ce n’est pas un hasard si, après Casablanca et Dakar, le 3e ouvrage de la collection « Nid d’artistes », édité en 2024 par la Marocaine Malika Slaoui est consacré à Abidjan. Cette mégalopole d’Afrique de l’Ouest devient depuis quelques années un hub culturel important. La preuve en est avec la 3e édition de l’Abidjan Art Week (AAW) qui a pris cette année davantage d’ampleur. Organisée du 7 au 12 avril, durant les vacances de Pâques pour attirer un large public, elle a réuni une quinzaine de galeries, fondations et musées en ville, mais aussi dans la banlieue d’Abobo et dans la station balnéaire de Grand-Bassam avec son programme d’expositions, de talks et de signatures de livres d’art. L’AAW a bénéficié pour la première fois d’un soutien financier de la part de la ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, qui s’est déplacée lors de plusieurs événements. Vite remplis, des bus ont été mis tous les jours gratuitement à disposition du public pour faire le tour des différents lieux avec un guide, jusqu’à minuit le samedi pour « La Nuit des galeries » qui a remporté un franc succès.

Artistes et designers ivoiriens
Parmi les temps forts, la Galerie Cécile Fakhoury inaugurait un solo show de Ouattara Watts, huit ans après sa première exposition personnelle dans ce même lieu. Le peintre ivoirien, basé à New York, y présentait un ensemble d’aquarelles sur papier, déployant son univers de signes cosmiques, réalisées pour la première fois sur sa terre natale à l’occasion de la sortie de sa monographie. Plusieurs œuvres ont été vendues dès le pré-vernissage.Autre succès : la 2e édition du The Young Designers Workshop (TYDW) à la fondation Fondation Donwahi, où sept jeunes designers formés par Jean Servais Somian (véritable école de design à lui seul, dans son atelier de Grand-Bassam) ont présenté leurs pièces de fin de formation. Tous ont trouvé preneur dès l’inauguration, du bar circulaire de Romarice-Joyce N’Goran aux voilages tissés de Suame Ékra, en passant par Kouadio, Dago, Kobenan, Bodou et Sebime Gnagne Agnéro Lath.

Tongs ciselées sur toile, 73 x 70 cm.
« Un Grand Pas », solo show de Aristide Kouamé, jusqu’au 28 avril à la galerie Walls House of Art, Abidjan.
Le succès commercial se confirmait ailleurs : à la Galerie Houkami Guyzagn, l’exposition « Babi, la Cité des Dieux » de Pascal Konan a vu 23 des 25 œuvres vendues dès le vernissage. À Walls House of Art, « Un Grand Pas » présentait les reliefs en tongs recyclées du jeune Aristide Kouamé, également très remarqués.Enfin, la Galerie Studer réunissait, avec « L’Art d’aimer », des œuvres d’Emmanuel Lekryst, Hervé Yamguen, Enfant Précoce et Moses Hamborg, toutes vendues. Au-delà d’une clientèle locale de cadres et d’entrepreneurs, le galeriste souligne que plus de 60 % des collectionneurs viennent de la sous-région africaine, mais aussi d’Afrique du Sud, du Maroc, d’Europe et plus marginalement des États-Unis et d’Asie.Un off qui s’installe
L’apparition de projets off est généralement le signe qu’une manifestation décolle. L’AAW n’y échappe pas cette année, notamment avec l’exposition « La Traversée : de Porto-Novo à Abidjan », orchestrée pendant une semaine à la Villa Colomb par la Maison de l’Afrique à Paris. Sous le commissariat de Paméla Guézodjé-Ricci, étaient exposés deux artistes béninois : des photographies de Léonce Raphaël Agbojelou et des peintures de Gérard Quénum.Dans le lieu alternatif Something Art Space d’Anna-Alix Koffi, il ne fallait pas manquer la magistrale présentation du travail de la photographe marocaine Leïla Alaoui, tragiquement disparue il y a dix ans lors d’un attentat à Ouagadougou. Dans un dispositif immersif, étaient diffusés en boucle les courts métrages Crossings, montrant des migrants en route vers l’Europe, et L’Île du Diable, consacré aux anciens ouvriers immigrés de l’usine Renault de l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt. Les séries photographiques Les Marocains, portraits réalisés à travers le Maroc, et No Pasara, sur le rêve de jeunes de passer en Europe via l’Espagne, étaient projetées sur les cimaises.

« Rémanence », solo show de Moffat Takadiwa, du 17 avril au 15 mai à la galerie Farah Fakhri, Abidjan. Courtesy of the artist and galerie Farah Fakhri
Connu pour ses assemblages muraux composés de rebuts industriels, notamment des touches de claviers et des têtes de brosses à dents usagées, Moffat Takadiwa achevait en marge de l’AAW une résidence de production chez Farah Fakhri, qui a ouvert sa galerie en 2023. À partir du 17 avril, elle y présente « Rémanence », réunissant les œuvres conçues sur place par l’artiste zimbabwéen à partir de déchets issus de l’usine familiale. Ancrées dans l’histoire matérielle du pays, plusieurs pièces ont été pré-vendues avant même l’ouverture. Ainsi bat le pouls d’Abidjan, dont l’offre culturelle s’étoffe auprès d’une clientèle aisée, friande d’art et de plus en plus internationale. Il n’est pas impossible qu’une foire artistique s’y installe…
Par Armelle Malvoisin
Abidjanartweek.com
Instagram : @abjartweek


