Pour la 15e édition du Symposium d’Assilah, la Fondation Maison d’Art Contemporain d’Assilah (MAC.A) a choisi de mettre à l’honneur la Fédération Wallonie-Bruxelles, en invitant pendant une semaine quatre artistes belges à travailler en résidence aux côtés de cinq artistes marocains autour du thème « Habiter la Terre, Traverser les Flux ».
Depuis 2013, la Fondation MAC.A met chaque année un pays étranger à l’honneur en invitant ses institutions à sélectionner des artistes pour travailler en résidence aux côtés d’artistes marocains et représenter leur scène artistique au Symposium International d’Assilah. Cette année, pour la quinzième édition, la sélection marocaine réunissait Amal Bachir, Charaf El Ghernati, Narjisse El Joubari, Ikram Kabbaj et Mohammed Rachdi tandis que la sélection belge présentait Priscilla Beccari, Loup Lejeune, Clyde Lepage et Mustapha Zoufri. La déléguée générale de Wallonie-Bruxelles au Maroc, Chiraz El Fassi, tenait à ce qu’il y ait « au moins un artiste belge d’origine marocaine » dans la sélection afin de mettre en lumière les liens humains et culturels qui unissent les deux pays et les trajectoires qui se construisent entre les deux rives.
Cette attention portée aux circulations entre la Belgique et le Maroc trouve un écho dans la présence de Mustapha Zoufri. Formé à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles puis à l’École Supérieure des Arts de Mons, l’artiste développe une pratique nourrie par des expériences et des références multiples. Son parcours, comme celui de nombreux artistes contemporains, témoigne de la manière dont les identités, les langues et les territoires se croisent aujourd’hui dans les trajectoires artistiques.
La terre comme matière
Le thème de la résidence invitait les artistes à réfléchir aux notions de territoire, de circulation et d’appartenance. Pourtant, lors de la restitution des œuvres, cette réflexion apparaît souvent de manière indirecte. Les artistes ont préféré intégrer le thème à leurs préoccupations propres plutôt que de l’illustrer littéralement. Rachdi et Lepage travaillent la terre comme matière ; Bachir, El Joubari et Kabbaj nous invitent à reconsidérer l’espace et la manière dont nous l’habitons ; Beccari façonne des maisons en laine qui renvoient à l’idée d’habitat ; tandis que Ghernati présente une œuvre qui s’inscrit avant tout dans la continuité de sa pratique personnelle. C’est peut-être là l’un des intérêts de cette exposition : montrer comment une résidence produit moins un discours commun qu’un espace de dialogue où chaque artiste poursuit son propre langage plastique. Trois propositions retiennent particulièrement l’attention.
Mohamed Rachdi a choisi de travailler l’argile dans un cubicle où il a sculpté une scène domestique : une table dressée avec soin, une étagère garnie de quelques livres, quatre murs sur lesquels apparaissent des couples enlacés et où l’on lit les mots « amour », « oser », « aimer ». Une proposition sobre qui célèbre l’attachement, l’intimité et les relations humaines. Pourtant, s’il y a bien un artiste qui aurait pu aborder frontalement la question des circulations et des déplacements, c’est Rachdi. L’artiste, également professeur et critique, est l’éditeur de Migrations Sensibles, une collection d’écrits qui retrace le parcours d’artistes ayant travaillé sur les questions migratoires. Ici pourtant, il choisit un registre plus universel, celui des liens affectifs qui fondent toute expérience de l’habiter.
Chez Mustapha Zoufri, le travail révèle une identité qui n’a pas besoin d’être explicitement mise en scène pour affleurer dans l’œuvre. Pour cette résidence, il est le seul artiste belge issu d’une immigration récente. Mais son travail parle avant tout par ses qualités plastiques : de fines lignes sculptées au fil de fer traversent l’espace et la matière ; des briques sont parcourues par ces tracés délicats ; deux toiles complètent l’ensemble, dont l’une évoque de loin une écriture calligraphique arabe alors qu’elle emprunte, de près, les courbes du latin contemporain. Entre les deux se déploie l’idée d’un langage imaginé, situé quelque part entre plusieurs systèmes de signes et plusieurs géographies.
Ouvrir des espaces de circulation
La proposition la plus intéressante reste celle de Clyde Lepage, artiste belge qui a travaillé la bouse de vache et la terre locale pour réaliser une sculpture évoquant un signe issu de la graphie amazighe. Lepage, qui explore depuis plusieurs années notre rapport au mammifère, s’est intéressée à la place du bovin dans les imaginaires amazighs. Ne trouvant pas de signe directement associé à la vache mais un autre renvoyant au taureau, elle entreprend une réflexion sur la féminisation de ce vocabulaire symbolique et propose sa propre interprétation.
La sculpture se lit à travers un prisme écoféministe. Elle nous confronte à notre rapport à l’habitable, à l’impact de l’industrie bovine sur notre environnement et aux logiques contemporaines d’exploitation de la terre. Elle produit également un déplacement du regard anthropocentrique : une matière fécale devient support de formes qui renvoient à des systèmes symboliques autrefois investis de fonctions rituelles et sacrées. L’œuvre agit comme le rappel d’un rapport au vivant dans lequel l’animal occupait une place centrale dans la compréhension du monde. Ces logiques biocentriques disparaissent progressivement sous le poids de l’urbanisation et de l’industrialisation, alors même que les bouleversements climatiques affectent de manière croissante les territoires dépendants des équilibres naturels. Lepage réussit ainsi à déplacer notre regard vers ces dynamiques en nous invitant à reconsidérer notre place au sein du vivant.
La question de la « performance de l’identité » n’est pas nouvelle. Dans les pages de Diptyk, Basma Mansour soulevait déjà les attentes parfois projetées sur les artistes dont les trajectoires traversent plusieurs territoires. Cette exposition montre au contraire combien ces questions peuvent être abordées de manière oblique, voire demeurer en arrière-plan. Les artistes n’ont pas cherché à illustrer un thème ; ils l’ont absorbé dans leurs recherches respectives. C’est peut-être là que réside le véritable fil conducteur de ce symposium, davantage que dans son intitulé : dans la capacité des œuvres à ouvrir des espaces de circulation entre les expériences, les matières et les imaginaires.
Rania Kettani
15e édition du Symposium d’Assilah, « Habiter la Terre, Traverser les Flux », Maison d’Art Contemporain Asilah-Briech, jusqu’au 22 septembre 2026.