Le textile ne s’est jamais aussi bien vendu

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Autrefois boudées par les collectionneurs, les oeuvres tissées et brodées ont enregistré un nombre record de transactions en 2022. Avec une présence particulièrement marquée d’oeuvres réalisées par des artistes africains.

Tissage, broderie et autres tricotages se libèrent petit à petit des préjugés. Au fil des années, la présence récurrente d’oeuvres textiles dans des expositions muséales, des biennales et des salons d’art internationaux a réconcilié les collectionneurs avec cette pratique autrefois considérée comme trop traditionnelle, trop artisanale ou trop liée à la sphère domestique (surtout dans la culture occidentale) pour être symboliquement admise dans le champ de la création contemporaine.

L’usage du textile a pourtant commencé son processus d’émancipation dans l’art contemporain il y a bien longtemps, sous les mains d’artistes occidentaux notoires, essentiellement des artistes femmes. On pense à Louise Bourgeois et à Annette Messager qui ont imposé le textile en détricotant et retricotant leurs histoires personnelles dans des créations audacieuses, parfois dans le cadre d’imposantes installations. On pense aussi à Rosemarie Trockel, Gerhard Richter et Alighiero Boetti, trois artistes occidentaux dont les oeuvres textiles atteignent des prix importants, pouvant dépasser le million de dollars aux enchères.

Les oeuvres textiles très valorisées sont le fait d’un nombre très marginal d’artistes, bien plus marginal que sur le marché de la peinture ou de la sculpture, mais force est de constater que les lignes sont en train de bouger pour accorder une place plus notable à cette niche créative.

Vendu 1 085 000 $ El Anatsui, Plot a Plan I, 2007, aluminium de récupération et fil de cuivre, 170,2 x 203,2 cm © Christie’s

Alighiero Boetti, le chef de fil(e)

La catégorie « tapisserie » de la base de données d’Artprice s’attache aux oeuvres tissées et brodées proposées aux enchères, sans recenser avec exhaustivité toutes les créations mettant en oeuvre du textile. À défaut de couvrir l’entièreté du champ de l’art textile, cette catégorie n’en permet pas moins de bien appréhender l’évolution du marché et l’épanouissement du goût des collectionneurs pour ce type d’oeuvres.

Les chiffres issus de la base de données s’avèrent très parlants, témoignant d’une profonde évolution des transactions au cours des vingt dernières années : le nombre d’oeuvres de la catégorie « tapisserie » vendues aux enchères avait déjà triplé au cours de la première décennie du millénaire, pour tripler (largement) à nouveau depuis 2012. Le marché a par ailleurs absorbé un nombre record de transactions dans cette catégorie l’année dernière, avec plus de 2 000 lots vendus, dont le tiers repose sur les artistes contemporains.

Preuve que l’intérêt pour ces oeuvres, tout relatif il y a encore quelques années, ne cesse de grandir avec le temps. L’offre accrue et l’intérêt plus manifeste des collectionneurs ont considérablement élevé les chiffres d’affaires annuels jusqu’au record historique de 40 millions de dollars d’oeuvres textiles vendues aux enchères en 2022, contre 13 millions en 2012.

Cette nouvelle prospérité repose en grande partie, il faut le dire, sur Alighiero Boetti, l’artiste le plus acclamé pour avoir pleinement fait exister les techniques ancestrales de la broderie et de la tapisserie dans la création contemporaine. L’an dernier, Boetti signait son record personnel à hauteur de 8,8 millions de dollars avec une superbe Mappa (1989-1991) de près de six mètres d’envergure. Ce seul résultat représente le cinquième du produit de ventes mondial obtenu l’an dernier.

Vendu 17 000 $ Ana Silva, A caminhada 2, 2020, crayon et broderie sur tissu, 130 x 175 cm © Artcurial

L’effet El Anatsui

Le marché de l’art s’ouvre depuis peu aux pratiques artistiques liées à l’histoire millénaire du textile en Afrique. Ces pratiques en pleine renaissance constituent des moyens d’expression majeurs pour les artistes contemporains, tout en instaurant une niche intéressante et unique pour les collectionneurs. On constate une percée de ces oeuvres textiles dans les catalogues d’enchères depuis le milieu des années 2010, notamment avec l’arrivée de créations d’Abdoulaye Konaté, Sanaa Gateja ou de la jeune Athi-Patra Ruga dans les grandes maisons de ventes.

Les nouveaux artistes africains du textile sont originaires du Maroc, du Liban, du Mali, du Nigeria, d’Angola, du Kenya, d’Ouganda, du Sénégal ou d’Afrique du Sud. Ils sont d’abord portés par les maisons de ventes de leur continent, mais aussi rapidement par des sociétés étrangères, dont Piasa, Artcurial, Christie’s, Sotheby’s et Bonhams, qui se chargent de les faire découvrir auprès de leurs collectionneurs internationaux à Paris, Londres et New York.

Vendu 17 150 $ Sanaa Gateja, Big Mama, 2014, acrylique et perles de papier sur tissu d’écorce, 158 x 96 cm © Christie’s

La renaissance d’un art millénaire

Le nouvel intérêt que portent les acteurs des enchères aux créations textiles de l’Afrique contemporaine découle certainement, du moins en partie, du succès phénoménal rencontré depuis une dizaine d’années par l’artiste El Anatsui. Il semble évident que la beauté voluptueuse de ses tissages métalliques aura ouvert l’appétit des collectionneurs et que l’inflation de sa cote aura incité les acteurs du marché à s’intéresser à d’autres artistes travaillant dans cette voie.

Les sociétés de ventes aux enchères ont d’ailleurs commencé à introduire de nouvelles créations contemporaines africaines textiles à leurs catalogues, après qu’El Anatsui a reçu son premier coup de marteau millionnaire et au moment où il recevait le Lion d’Or de la 56e Biennale d’art de Venise, en 2015.

Suivant ces deux évènements marquants dans la carrière de l’artiste ghanéen, le Malien Abdoulaye Konaté (né en 1953) commence à être proposé avec régularité dans les ventes spécialisées d’art africain dès 2015 et intéresse les plus grandes maisons de ventes (Bonhams, Sotheby’s, Artcurial…).

L’année suivante, c’est au tour de Sanaa Gateja, maintenant âgé de 72 ans et considéré comme l’un des artistes vivants les plus importants d’Ouganda, d’être présenté aux enchères pour la première fois. C’était chez Piasa à Paris. L’une des deux oeuvres proposées, une superbe tapisserie en tissu végétal, perles de papier et raphia (Memoro of me Kitilili) trouve alors preneur pour 3 800 $. Certaines pièces sont toujours accessibles autour de 5 000 $ aux enchères, mais la cote a tendance à s’affirmer puisque sa dernière oeuvre présentée sur le marché, Big Mama (2014), était emportée à plus de 17 000 $ chez Christie’s à Londres.

Vendu 16 000 $ Thania Petersen, Tanne Manne, fil à broder sur tissu de coton et technique mixte, 84 x 84 cm © Sotheby’s

On note aussi une nouvelle accélération depuis deux ou trois ans, avec l’arrivée de Dickens Otieno (né en 1979, Kenya) en salles des ventes en 2019, d’abord à Nairobi, puis Paris et enfin Londres, la meilleure place de marché pour révéler ce type d’oeuvres. Les tissages en morceaux de canettes d’aluminium d’Otieno, dont l’esthétique évoque forcément les oeuvres d’El Anatsui, sont prisés entre 5 000 $ et 55 000 $ selon leur importance. Et ces succès devraient se renforcer sur la scène internationale puisque, après avoir été présenté à la foire d’art Untitled à Miami l’année dernière, Otieno sera exposé cette année à Art Dubai et à Londres.

Parmi les autres artistes récemment inclus dans les grandes ventes, citons l’autodidacte Joshua Michael Adokuru (Nigeria), soutenu par Christie’s et Sotheby’s depuis deux ans, Ana Silva (1979, Angola) qui obtenait sa première adjudication en 2021 (9 000 $ chez Artcurial Marrakech) ou encore Thania Petersen qui, à 29 ans, remportait 16 000 $ avec son oeuvre brodée Tanne Manne, en février 2022 sur Sotheby’s Live. Ce décloisonnement du marché des enchères vers d’autres formes d’art que la peinture semble une conséquence directe de l’immense succès de l’art contemporain africain, où les explorations du textile prennent une place importante, avec une belle diversité.

Céline Moine, Artmarket by artprice.com