Quand les artistes filent un mauvais coton

Éminemment subversive, la broderie dans l’art contemporain n’est plus seulement un outil féminin d’expression idéologique. Elle est le vecteur d’une expression culturelle profonde, révoltée et transgressive, parlant de sexualité en des termes et des images affranchis de toute morale puritaine.
 

En apparence si passive, cantonnée à l’intimité du foyer et ô combien vertueuse, la broderie est instrumentalisée, à partir des années 1960-70, par les artistes proches des mouvements féministes pour dénoncer les injustices des sociétés patriarcales. Avec les œuvres de Louise Bourgeois, Annette Messager et Fanny Viollet, la brodeuse n’incarne plus patience, docilité et vertu. Son mutisme devient discursif, son apparente immobilité un militantisme actif, son confinement secret une exposition au regard d’un public. Brodés de fil rouge évoquant des émotions violentes, la sexualité et le sang, les ouvrages ne sont plus des trousseaux de mariage – rite initiatique faisant des jeunes filles de futures bonnes épouses et maîtresses de maison – mais des manifestes d’émancipation.


Contre l’image d’une féminité idéalisée de patience et de soumission, l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois (1911-2010) brode en référence au personnage d’Eugénie Grandet, cette héroïne de Balzac dont elle écrit qu’elle a passé sa vie à se faire un trousseau, elle qui n’a jamais été troussée. Dans ses entretiens, elle confie : « J’ai eu un très grand désir de revanche contre mon père qui essayait de faire de moi une Eugénie Grandet […], prisonnière de son père qui avait besoin d’une bonne ». Même révolte chez Annette Messager et Fanny Viollet, nées en 1943 et 1944, qui de leurs fils rouges marquent les mouchoirs, les torchons, les serviettes pour dénoncer l’exercice d’une tyrannie. Dans cette broderie devenue narrative, l’interpellation du père, mais plus encore de la mère, se fait étrangement récurrente : « Ma mère avait raison. Souffrir et mourir. Ah ! Maman, j’étouffe. Je n’ai jamais souffert ainsi », écrit Louise Bourgeois. Annette Messager brode : « Que le balai de la mort frappe toutes les femmes sauf ma mère ». S’il est entendu que cet art, comme les bonnes manières, se transmet de mère en fille, de tous temps l’aiguille transperçant les draps de lit et les dessous vierges aura parlé de sexualité. 


Métaphores de résistance féminine, les broderies des « nouvelles Pénélopes » (en référence au mythe antique de Pénélope qui, dans l’attente du retour de son époux Ulysse, tisse le jour et défait son ouvrage la nuit) sont des écritures de l’intime, imprégnées de souvenirs d’enfance et de culture populaire, tantôt espiègles tantôt sadiques, car l’aiguille possède des pouvoirs magiques. Il suffit de penser aux nombreux rituels de sorcellerie qui en font usage, en Afrique du Nord comme en Europe. Une passion obsessionnelle anime le geste, nourri de douleur, de la brodeuse en quête d’apaisement. Avant Louise Bourgeois, Jeanne Tripier (1869-1944) réalisait des dessins, des broderies et des ouvrages tricotés au crochet auxquels elle ajoutait de la teinture pour cheveux, du vernis à ongles, du sucre ou des médicaments pour en faire des tables de voyance chargées de révélations médiumniques. Les dix dernières années de sa vie, elle était internée en hôpital psychiatrique. Même dimension cathartique, au Maroc, chez Carolle Benitah (née en 1965), qui ne brode pas sur un canevas ou un tissu domestique mais sur des photographies de son enfance, percées comme des poupées vaudou, incisées, cousues d’un fil rouge de la couleur du « mauvais sang » des femmes. Chaque « trou », explique-t-elle, est une mise à mort de ses démons, un exorcisme, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus mal. Il n’est plus alors seulement question d’intimité mais de rapport à l’identité, à l’histoire et au temps, réécrits à l’aune de ses fantasmes. 
 

Personal is political


Plus politique et néanmoins tout aussi intime, le travail du collectif Embroiderers of Actuality est un bel exemple d’art participatif. Constitué de femmes du Sud globalisé réunies autour d’Abdelaziz Zerrou et Aglaia Haritz, il réactualise le slogan féministe américain des années 1970 : « Le privé est politique ». En différents points d’intervention, en Égypte ou au Maroc, il invite à cartographier les résistances féminines aux traditions et aux appartenances. En plus de fournir l’espace d’une liberté d’expression, il offre l’opportunité d’une rémunération, et donc d’une émancipation des contraintes du patriarcat.


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Un article de Corinne Cauvin

Quand les artistes filent un mauvais coton
Mahi Binebine, « Touche pas à mon globe »
Quand les artistes filent un mauvais coton
Huda Shaarawi, Embroiderers of Actuality, 2013, Cairo © Abdelaziz Zerrou et Aglaia Haritz
Quand les artistes filent un mauvais coton
«Unorthodox», Jewish Museum, New York, jusqu’au 27 mars.
Quand les artistes filent un mauvais coton
Francis Alÿs, Don’t Cross the Bridge before you get to the River, Strait of Gibraltar, 2008, Video and photographic documentation of an action, Photo: Roberto Rubalcava
Quand les artistes filent un mauvais coton
Yinka Shonibare, série Diary of a Victorian Dandy
Quand les artistes filent un mauvais coton
Untitled (Skyline), 2007-2012, réfrigérateurs, peinture noire, tesselles de miroir © Adgp, Paris 2018. Photo © Marc Domage
Quand les artistes filent un mauvais coton
Jilali Gharbaoui (1930-1971) Expression Bleue, 1961 Huile sur toile de jute Signée et datée en bas à droite 50 x 61 cm 700 000 / 800 000 DH 65 100 / 74 400 €. Courtesy de la CMOOA
Quand les artistes filent un mauvais coton
Wiame Haddad Ceux qui restent
Quand les artistes filent un mauvais coton
Safaa Erruas, Sur ma peau, 2011, épine et aiguille sur papier coton Courtesy de l’artiste et l’Atelier 21