Tanger abritera cet été la première édition de Photo Tanger, un festival international qui rend hommage à l’histoire de la photographie autant qu’à l’héritage artistique de la ville du Détroit. Son directeur artistique, Brahim Alaoui, évoque la philosophie de ce nouveau rendez-vous.
Malgré sa vitalité au sein de la scène marocaine, la photographie peine encore à être reconnue comme un art majeur. Comment le festival se positionne-t-il dans ce contexte ?
Pour que la photographie s’épanouisse durablement, il est crucial que les autorités mettent en place des institutions dédiées à la formation professionnelle et à l’acquisition d’une culture visuelle. En soutenant cet écosystème, la photographie pourra être reconnue comme un art à part entière, capable d’interroger les réalités, de susciter des réflexions et de rassembler les communautés autour de récits visuels qui reflètent leurs expériences et leurs aspirations. Notre festival souhaite créer un espace dynamique de réflexion et d’échanges autour des enjeux contemporains de la photographie et des évolutions des images. Ce sont non seulement des moyens d’expression artistique, mais aussi des outils puissants de communication, qui peuvent relier les individus et les cultures.
Concrètement, que souhaitez-vous transmettre avec ce nouveau rendez-vous ? À qui s’adresse Photo Tanger ?
Le festival est profondément enraciné dans son contexte local, tout en étant résolument ouvert sur le monde. Il aspire à explorer des perspectives nouvelles et à favoriser des échanges interculturels en présentant les œuvres d’artistes tant établis qu’émergents, provenant aussi bien du Maroc que d’ailleurs. Le festival s’inscrit ainsi dans une démarche visant à révéler les mutations de notre société contemporaine.
Photo Tanger se donne également pour mission d’aller à la rencontre d’un large public en offrant une variété d’activités, notamment des expositions, des ateliers de pratique photographique et des rencontres avec les artistes. Le festival est né d’une mobilisation collective. La wilaya de Tanger, le ministère de la Culture, le CCME et la Fondation nationale des musées soutiennent nos projets artistiques et programmes de formation et de médiation. Les fondations Alliances et TGCC apportent un appui crucial. Cette synergie témoigne d’un véritable engagement pour faire de la culture un levier de développement partagé. Avec cette vision, Photo Tanger aspire à devenir un rendez-vous incontournable du paysage culturel marocain.
Comment s’est opérée la sélection des artistes et la conception du programme ?
Photo Tanger se veut collaboratif et inclusif ! Il se déploie dans divers lieux culturels et espaces publics à travers la ville, créant ainsi un parcours artistique riche et transformant Tanger en un véritable espace d’expression photographique. L’objectif est de démocratiser l’accès à la photographie et d’intégrer l’art dans le quotidien. À la Marina, une dizaine de jeunes photographes proposeront une déambulation artistique dans cette zone très fréquentée. Nous créons ainsi une connexion vivante entre habitants, artistes et œuvres. Par ailleurs, chaque exposition est confiée à un·e commissaire, garantissant ainsi une diversité de visions et la qualité des expositions. Néanmoins, toutes ces expositions s’articulent autour d’un même thème, pour assurer une cohésion et une dynamique entre les différentes propositions artistiques.
Justement, pourquoi avoir choisi « L’appel du large » comme thème inaugural ?
Ce thème rend hommage à Tanger, ville emblématique de l’ouverture sur la Méditerranée et du voyage, et terre d’inspiration, attirant des artistes et des écrivains du monde entier. À la galerie Drissi, lieu phare de cette édition, l’exposition principale réunira des photographes explorant le voyage sous tous ses angles, qu’il soit intérieur et émotionnel, ou qu’il explore la découverte de l’autre. La Fondation pour la photographie retracera 150 ans de photographie tangéroise. Rachid Ouettassi, à la galerie Dar D’art, révélera les multiples visages de Tanger qu’il photographie depuis trois décennies. La galerie Kent présentera quatre femmes artistes du monde arabe dont les récits visuels mêlent énergie corporelle et voyage émotionnel. Photo Tanger ambitionne ainsi de célébrer l’identité singulière de la ville. De plus, le festival mettra à l’honneur l’Espagne, en reconnaissant les liens historiques et culturels qui unissent les deux pays. Au Centre Cervantes de Tanger, une rétrospective consacrée à Isabel Muñoz sera exposée, permettant de découvrir une œuvre sensible et puissante d’une figure majeure de la photographie espagnole.
Cette célébration passe-t-elle par des expositions photographiques stricto sensu ou d’autres formats sont-ils envisagés ?
Les frontières entre les différents médiums deviennent de plus en plus fluides, incitant de nombreux photographes à s’orienter vers l’image animée sans renier leur pratique photographique traditionnelle. L’enjeu est donc d’élargir et de réinventer leur champ d’expression artistique. Dans le monde arabe, certains, tels que Daoud Aoulad-Syad et Mounir Fatmi au Maroc, Youssef Nabil en Égypte et Ali Chéri au Liban, entretiennent des liens étroits avec le cinéma, nourrissant ainsi leur œuvre par des dialogues intermédiatiques. Photo Tanger prévoit un cycle de films, sous la direction du producteur et réalisateur Jamal Souissi, qui explore ces interactions fécondes, tout en favorisant une réflexion sur les questions identitaires, sociales et culturelles qui animent le monde arabe.
Propos recueillis par Houda Outarahout
— Photo Tanger, du 17 juin au 30 août 2026.