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Longtemps dans l’ombre de Dakar, Abidjan s’impose aujourd’hui comme un centre de création artistique important sur le continent avec de solides galeries et un premier musée d’art contemporain qui ouvrait ses portes en mars dernier.

Abidjan prendrait-elle sa revanche sur Dakar ? Long- temps éclipsée par le prestige de la capitale sénégalaise qui s’est imposée dans l’agenda continental grâce à sa biennale, Abidjan est pourtant aujourd’hui un vivier de talents qui percent à l’international. Que ce soit Joana Choumali – première artiste africaine lauréate du prix Pictet en 2019 – Aboudia, Yeanzi ou Armand Boua, tous sont désormais des habitués des foires et des ventes aux enchères. « Abidjan est un hub économique que Dakar n’est pas, remarque Illa Donwahi, collectionneuse et fondatrice de la fondation éponyme. La Côte d’Ivoire est un pays riche et un pays d’immigration de tradition : elle attire les artistes de toute la région qui y viennent pour réussir ». Incontournable dans le paysage artistique abidjanais avec ses 1500 m2 et son charismatique directeur artistique Simon Njami, la Fondation Donwahi sert de tremplin aux jeunes pousses ivoiriennes depuis 2008. Mais à l’image du cosmopolitisme de la ville, elle expose aussi régulièrement des artistes d’autres horizons, comme Samuel Fosso ou le Camerounais Bili Bidjocka.

Tamsir Dia, Le témoin, 2006, technique mixte, 121 x 124 cm Courtesy de l’artiste. Photo © Emmanuelle Outtier

La scène artistique ivoirienne revient pourtant de loin: minée par plusieurs crises politico-militaires entre 2002 et 2007, puis les élections présidentielles de 2010 qui ont vu s’affronter Laurent Gbagbo et l’actuel chef de l’état, Alassane Ouattara, elle sort depuis quelques années de la paralysie. « On sait qu’en temps de crise l’art contemporain devient quelque chose de tout à fait accessoire mais aujourd’hui le marché se reconstruit peu à peu », souligne Illa Donwahi.

Avec ses quelque 7% de croissance en 2019 et un secteur privé en plein boom, la Côte d’Ivoire se place dans le peloton de tête des économies les plus dynamiques du continent. De fait, le profil des acheteurs change et la classe moyenne ivoirienne vient grossir les rangs des amateurs d’art : « Nous avions des hommes d’affaires ou des politiciens collectionneurs. Maintenant nous avons aussi de jeunes entrepreneurs », note Thierry Dia, fondateur de l’espace d’art Houkami Guyzagn et lui-même collectionneur depuis 20 ans. « Le public commence à consommer de l’art. Les gens se débrouillent : ils payent par tranche, ce qui rend le marché dynamique, observe aussi l’artiste Jean-Baptiste Djeka. Internet facilite les choses. Quand tu arrives à vendre une toile à Londres, en Afrique du Sud ou au Maroc, cela convainc les acheteurs locaux ».

L'artiste Jean-Baptiste Djeka devant l'une de ses œuvres à Abidjan.

Enfin un musée

Le dynamisme de la scène tient aussi à ses artistes confirmés : en novembre 2019, le sculpteur Jems Koko Bi, connu pour ses totems de bois monumentaux, lançait dans la forêt du Banco en plein cœur de la capitale économique, l’Abidjan Green Art (l’AGA), première biennale des arts pour la forêt et l’environnement. L’écosystème culturel à Abidjan, petit, est également porté par deux solides galeristes : l’historique Simone Guirandou et la très active Cécile Fakhoury. Toutes deux misent régulièrement sur les foires internationales pour promouvoir leurs artistes, devenant un relai de l’effervescence cosmopolite d’Abidjan. Nù Barreto a rejoint l’enseigne Nathalie Obadia après que la galer- iste parisienne l’a découvert sur le stand de la LouiSimone Guirandou Gallery lors de la première édition de 1-54 Marrakech. Toutes deux s’engagent aussi: Cécile Fakhoury ouvrait il y a quelques mois un second espace dédié aux très jeunes artistes ivoiriens comme Bamouin Sinzé, dont les figures évanescentes sont réalisées avec de la suie.

Toile de Yeanzi exposée pendant la carte blanche du projet Prête-moi ton rêve à l'espace Houkami Guyzagn. Photo © Emmanuelle Outtier

Il ne manquait plus qu’un musée de l’art contemporain, très attendu par les acteurs culturels. En mars dernier, l’ouverture du premier musée d’art contemporain du pays, financé par l’homme d’affaires et ancien ministre du pétrole Adama Toungara vient combler un vide. Pour donner le ton, le MuCAT (Musée des cultures contempo- raines Adama Toungara) accueillait en exposition inaugurale le projet « Prête-moi ton rêve » porté par la fondation marocaine pour le Développement de la culture contemporaine africaine (FDCCA) et qui rassemble la crème de l’art du continent.

« Le MuCAT, c’est le chaînon manquant. C’était une aberration d’avoir une école des Beaux- Arts sans avoir de musée », note le curateur Mimi Eroll, avant d’ajouter : « Ce qui est intéressant c’est aussi que ce musée est porté par une personnalité qui n’est pas versée dans la culture au départ. Adama Toungara est ingénieur de formation. En construisant un musée des arts contemporains, il valide les arts et les artistes ». En inaugurant ce nouvel espace dans le quartier d’Abobo et non dans le quartier chic de Cocody, l’homme d’affaires entend revaloriser ce district populaire, le plus dense (environ 1 million d’habitants) et le plus pauvre de la ville. Un choix plutôt cohérent selon Thierry Dia : « C’est d’Abobo que viennent souvent nos grands artistes ». Le jour de l’inauguration officielle, certaines personnalités découvraient pour la première fois le quartier, confiait malicieusement un habitué des vernissages.

Ouattara Watts, Sans titre. Courtesy de l’artiste. Photo © Fouad Maâzouz

Mouvement Vohou-Vohou

Pour ceux qui ne désespèrent pas de voir un jour sortir de terre un musée national d’art contemporain, le MuCAT est un premier pas pour réhabiliter l’histoire de l’art ivoirienne. Histoire qui reste encore peu valorisée faute de structures, malgré le défrichage fait depuis les années 1990 par la Rotonde des arts qui organise tous les deux ans le festival MASA. Or, prévient le commissaire Henri N’Koumo, on ne peut comprendre l’art contemporain africain sans s’intéresser aux mouvements modernistes ivoiriens. À commencer par le mouvement Vohou-Vohou qui, de 1982 à 1992, a bouleversé les codes académiques: « C’était un art qui avait comme programme de remettre en cause l’enseignement occidental en invitant les artistes à s’affranchir du support, en passant pour certains de la toile de lin à la toile de jute et en utilisant des pigments naturels, café, kaolin, sable ». Leur influence sera considérable : ils formeront d’autres générations d’artistes aux Beaux-Arts. « Le mouvement Vohou-Vohou fait partie des rameaux qui ont permis la naissance de l’art contemporain africain ».

Mouné Bou, Amour parental, 2019, huile sur toile, 97 81,5 x 100 cm. Courtesy de l’artiste. Photo © Emmanuelle Outtier

Mais l’histoire moderniste ivoirienne compte aussi quelques francs-tireurs comme le sculpteur Christian Lattier dont les œuvres en fer et ficelle ont rompu avec la tradition de la statuaire en bois. Il recevait en 1966 le grand prix du premier Festival mondial des arts nègres initié par Léopold Sédar Senghor à Dakar. Frédéric Bruly Bouabré, devenu peintre mystique après un épisode de transe en 1948, a rejoint la sélection de l’emblématique exposition « Les Magiciens de la Terre » au Centre Pompidou en 1989.

Sans doute ne peut-on pas complètement comprendre les œuvres d’Aboudia sans penser aux personnages spectraux de Tamsir Dia qui fut le premier artiste ivoirien à exposer à la Biennale de Venise en 1993. Ni Yeanzi sans la technique de projection de Monné Bou. Une façon de rappeler que ces jeunes stars du marché ne sont pas des comètes surgies de nulle part. « Nous sommes tous des nains montés les uns sur les épaules des autres, c’est pourquoi les générations à venir verront plus loin que les générations passées », glisse Jean-Baptiste Djeka citant un proverbe baoulé. À condition de se souvenir de ceux qui nous ont précédés.

Emmanuelle Outtier

Tamsir Dia, Récitez-moi un poème, 2006, technique mixte, 138 x 127 cm. Courtesy de l’artiste. Photo © Emmanuelle Outtier
Vue de l'exposition d'Armand Boua à la Galerie Cécile Fakhoury Abidjan du 1 juin au 31 aout 2019
Jems Koko Bi, Les hommes de cèdre Courtesy de l’artiste. Photo © Fouad Maâzouz
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