À l’heure où les institutions occidentales réévaluent les récits dominants de l’art moderne à l’aune de la pluralité, l’IMA Tourcoing consacre une exposition à Hamed Abdalla (1917-1985). Panarabiste de la première heure, il a fait de la lettre arabe un matériau plastique à part entière, défendant l’idée que la modernité était déjà à l’œuvre dans les traditions visuelles orientales.
Lorsqu’elle se rendait chez Hamed Abdalla, l’intelligentsia arabe exilée à Paris s’amusait à dire « on va dans la petite Égypte ». On venait discuter des derniers soubresauts qui secouaient l’actualité des pays non alignés. « C’était un lieu de circulation permanente, se souvient son fils Samir Abdalla qui gravitait, enfant, dans ce milieu connecté à Radio Le Caire ou à Sawt al arab (La voix des Arabes). On y parlait de peinture, de politique, de philosophie. » Dans les années 1960-1970, Paris reste l’un des carrefours de rencontre d’intellectuels, de militants et d’artistes anti-impérialistes et panarabistes. Hamed Abdalla s’y est définitivement établi en 1966, après avoir quitté son Égypte natale et fait un détour par le Danemark. Une trajectoire entre plusieurs mondes qui nourrit la singularité de ce peintre difficile à rattacher à une seule tradition. Son œuvre se nourrit aussi bien de la peinture européenne (Klee, Matisse ou même le Greco font partie de ses références) que de l’art pharaonique, copte, islamique ou populaire, qu’il étudie minutieusement au fil de nombreux voyages à travers son pays. « Il se disait peintre oriental avant tout », précise Nada Majdoub, la commissaire de l’exposition qui lui est consacrée à l’IMA Tourcoing. « Pour lui, l’art oriental a toujours été moderne et il avait l’ambition d’exhumer cette part de modernité à travers son œuvre. » Tout au long de sa carrière, le peintre ne cesse de s’attacher à cette certitude : la modernité est moins une importation occidentale qu’une possibilité déjà présente dans les traditions visuelles orientales.
Un autodidacte précoce
L’œuvre d’Abdalla est indissociable de sa vie et de ses convictions politiques qui le mènent du quartier populaire Mania Al Rodah (Le Caire), où il naît en 1917, à ses années d’expatriation au cours desquelles il invente une forme plastique nouvelle : les « mots-formes ». À chaque étape correspond une évolution stylistique très distincte que l’exposition à l’IMA Tourcoing, resserrée et didactique, met en valeur. Il commence à croquer ses premiers dessins à l’âge de dix ans. D’après la légende familiale, tout commence par un lion : pour aider l’enfant à surmonter la peur que lui inspire l’animal, son oncle lui propose de le dessiner. Le geste tient déjà de la conjuration, qui n’est pas sans rappeler la place que prendront plus tard les signes et l’écriture dans son œuvre.
À ses débuts, le jeune Hamed Abdalla, autodidacte, esquisse les paysans, les travailleurs, le petit peuple autour de lui. La figure du fellah irrigue ses premières œuvres, un contrepoint aux représentations fantasmées des orientalistes. « Dans ses productions, il n’a absolument pas un regard qui surplombe », souligne Nada Majdoub. Il y a dans ses premiers croquis une tendresse propre à celui qui peint les siens. Au fil des années, le réalisme laisse place à une simplification du trait sans pour autant abandonner le figuratif. Le fellah d’Abdalla se détache peu à peu du portrait pour devenir une figure plus archétypale. Cette évolution accompagne les mutations politiques que connaît l’Égypte après la chute de la monarchie et l’arrivée au pouvoir des Officiers libres en 1952. Sous Gamal Abdel Nasser, lui-même petit-fils de paysans, le fellah devient symbole de la nouvelle nation et l’une des figures centrales de l’imaginaire et de l’iconographie nassériens.
Un panarabisme populaire
Dans le bouillonnement révolutionnaire de l’après-1952, Abdalla ouvre son propre atelier au Caire. Le lieu devient rapidement un point de rencontre pour une jeune génération d’artistes, comme Inji Efflatoun ou Gazbia Sirry, soucieuse d’inventer une modernité égyptienne. Cette proximité idéologique avec certains idéaux de la révolution de 1952 aurait pu faire d’Abdalla un peintre officiel du nassérisme. Il gardera pourtant toujours une distance critique, partisan « d’un panarabisme populaire et non d’un panarabisme d’élite politique », remarque Nada Majdoub. « Il va très vite se méfier de la bureaucratie qui enferme les artistes », abonde son fils Samir Abdalla. S’il finit par quitter l’Égypte, il ne cessera d’y revenir par sa peinture autant que par les expositions qu’il y présentera.
Plus qu’en exil, Abdalla se met en retrait. En 1956, alors qu’il s’apprête à s’installer au Danemark, il peint le très beau J’accuse en référence à Émile Zola : une réponse à l’agression tripartite contre l’Égypte après la nationalisation du canal de Suez par Nasser. Le peintre choisit son camp : les sans-voix. Il peint les victimes, mère et enfant, sous forme d’une Pietà immémorielle dont la palette chromatique riche rappelle l’art copte. La même année, la petite aquarelle Les mères martyres opère un léger déplacement. Les motifs des robes des femmes suggèrent les formes de mots arabes calligraphiés. L’artiste s’achemine vers sa grande invention plastique, « les mots-formes », qu’il développe véritablement lors de son séjour danois. La lettre arabe cesse d’être uniquement signe pour devenir image.
Pétrir la langue natale
C’est en s’éloignant de l’Égypte que Hamed Abdalla se rapproche encore plus intimement de la langue arabe. « Avec la distance, la langue et l’écriture prennent une importance tellement grande qu’elles deviennent le médium lui-même », résume son fils Samir. Au contact du mouvement post-Cobra au Danemark, qui cherche à abolir les frontières entre figuration et abstraction, Abdalla embrasse pleinement sa démarche la plus personnelle, celle d’une fusion entre lettrisme et figuration. Si l’éloignement de sa patrie l’amène à pétrir sa langue natale en une matière plastique, son départ lui offre aussi un espace de liberté et d’expérimentation, loin de toute injonction à incarner l’âme de la nouvelle Égypte. Cette « écriture anthropomorphique » révèle la puissance de figuration du mot. L’œuvre sur papier Guerre, composée à partir du mot arabe, devient sous le pinceau d’Abdalla une forme qui suggère celle d’un taureau – la force brute et brutale d’un Minotaure. Le mot-forme La misère esquisse un homme ployant sous son propre poids tandis que celui de Liberté devient une silhouette brandissant un poing levé. « Les lettres arabes s’assemblent, se plient et s’articulent, engageant le geste, le rythme et la matière du tracé, pour faire surgir des corps, des silhouettes et des postures », note Nada Majdoub. Entre écriture et image, signe et corps, les mots-formes invitent moins à lire qu’à imaginer. En brouillant les frontières entre écriture et image, Abdalla revient à l’esprit du hiéroglyphe. Une manière de renouer les fils d’une même histoire visuelle, du signe pharaonique à la lettre arabe.
Des paradoxes féconds
Lorsqu’il s’installe à Paris, où il vivra jusqu’à sa mort en 1985, il poursuit inlassablement ses expérimentations, du papier froissé aux compositions réalisées au pochoir et à la bombe. Il y est davantage question d’expérimentation du matériau que d’invention des formes. Mais son œuvre se charge progressivement d’une tonalité plus sombre. La série Convulsions, où l’artiste fait référence à la grotte platonicienne mais aussi à celle de la révélation dans la grotte de Hira dans la tradition islamique, tend vers un mysticisme plus obscur et sans doute moins universel. Le rapprochement d’Anouar el-Sadate avec Israël en 1977 constitue une rupture pour cet artiste qui n’a jamais cessé de défendre la cause palestinienne, présente dans l’ensemble de son œuvre. Dans Délitement (1977), le mot devient aussi ruine, comme si l’écriture elle-même portait désormais les fractures du monde arabe. L’heure est sans doute à une forme de désenchantement partagée par beaucoup d’intellectuels panarabistes.
Nationaliste et expatrié, engagé et indépendant, oriental et cosmopolite, Hamed Abdalla aura toute sa vie multiplié les paradoxes féconds. « C’est quelqu’un qui arrive constamment à aller sur des terrains qui peuvent paraître contradictoires et à les relier en gardant toujours un cap », résume Nada Majdoub. Celui de l’expérimentation.
Par Emmanuelle Outtier
— Rétrospective Hamed Abdalla, « Signes d’Égypte », IMA Tourcoing, jusqu’au 12 juillet 2026.