Pour ses 10 ans, Le Comptoir des Mines investit la galerie Bab Rouah à Rabat et célèbre une décennie de projets ambitieux qui ont façonné une génération d’artistes et contribué à dynamiser la scène contemporaine. Rencontre avec son fondateur, Hicham Daoudi.
Pourquoi avoir choisi la Galerie Bab Rouah pour célébrer les 10 ans du Comptoir des Mines ?
Hicham Daoudi : La Galerie Bab Rouah est un endroit mythique (et presque mystique) pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’art marocain. Déjà lycéen, l’endroit m’impressionnait et j’ai eu la chance avec mes parents de découvrir certaines grandes expositions. J’en suis donc très imprégné. De mémoire, je me rappelle y avoir vu Chaïbia et la rétrospective Kacimi en 2002… Quand on a grandi à Rabat, ce lieu est un véritable repère. Au-delà de mon attachement pour son architecture « médiévale », je mesure le rôle qu’il a joué dans la révélation de l’art moderne au Maroc et pas uniquement pour l’École de Casablanca.Cette galerie a été le lieu « suprême » de la modernité marocaine : elle a porté son rayonnement au cœur des années 1970-1980. Elle traverse les époques et conserve toute sa force : en 2009, elle a abrité « Traversée », une exposition évoquée dans le premier numéro de votre magazine, sur une proposition de Brahim Alaoui, en marge du festival Mawazine. C’est un lieu auquel tout artiste ou acteur doit un jour « se mesurer », une étape nécessaire. D’une certaine façon, et je le dis avec regret, nous avions un peu tourné le dos à cette institution publique. Je viens donc, avec humilité mais aussi une autre maturité, dialoguer avec son histoire et ses espaces. Je veux aussi, avec ce passage, tenter d’inscrire le Comptoir des Mines dans le récit de la modernité artistique marocaine.

Mais c’est aussi un dialogue avec l’art contemporain ?
HD : Oui. Nous célébrons aujourd’hui dix ans d’expérience en montrant des œuvres phares, présentées parfois dans des expositions majeures chez nous ou à l’international (dans des foires, ou au MRAC Occitanie, etc.). Nous présentons 28 œuvres pour environ 20 artistes. Un important catalogue raconte cette décennie, agrémenté d’images du Comptoir des Mines et de sa transformation d’un immeuble Art déco en un centre d’art unique en son genre. L’exposition témoigne de la grande liberté avec laquelle les artistes élaborent leurs récits. J’ai toujours voulu montrer ce geste de liberté pour aborder les thèmes du Maroc contemporain : le regard féminin — voire féministe —, les préoccupations écologiques et sociétales, les questions d’immigration, d’exode rural, ou encore la disparition de particularismes culturels. On retrouve vraiment l’ADN du Comptoir des Mines dans ces prises de parole singulières.Pouvez-vous citer quelques exemples ?
HD : Vous trouverez, par exemple, Fatiha Zemmouri qui parle de la transformation de sa région, Tahanaout, face aux problèmes hydriques ; Mohamed Arejdal, qui aborde sa fascination pour la culture amazighe et la disparition de certains particularismes culturels ; Mohcine Rahhaoui qui traite des questions sociales après la fermeture des mines de sa région Jerada ou encore Mariam Abouzid, dont nous avons montré des travaux sur les tensions d’un monde aux prises avec la surmédiatisation. Vous verrez aussi Simohamed Fettaka, avec des œuvres sur la Méditerranée et une réflexion décoloniale ou les photographies de Khalil Nemmaoui qui documentent l’aspiration de nos médecins non sans poésie. Les sujets abordés sont nombreux.

Ce n’est pas anodin de célébrer les 10 ans d’un espace très ancré dans la réalité marrakchie avec une proposition transposée pour le public de Rabat. Comment abordez-vous ce défi ?
HD : D’une certaine façon, j’avais envie de rendre hommage à la capitale en me rapprochant et en dialoguant avec ses institutions et musées, nombreux ici. J’avais envie de rapprocher les publics de Rabat de formes d’art parfois éparpillées et de faire entendre un discours polyphonique à fort accent social. Et, une fois encore, Rabat est intéressante parce que, pour moi, la vraie — la seule — référence a toujours été la Galerie L’Atelier, qui a marqué la ville dans les années 1970-1980.Que souhaitez-vous que l’on retienne de cette célébration des 10 ans ?
HD : Au fil de mes activités, je pense avoir été, en quelque sorte, le représentant d’une génération d’artistes : ils ont choisi le Comptoir des Mines, et nous travaillons dur pour mériter leur confiance, en somme on peut dire que nous nous sommes choisis mutuellement. Nous avons créé un lien de travail et un lien humain. Nous avons partagé une ambition commune. Même si je me suis imprégné de la dynamique de l’École de Casablanca, je crois que les recherches plastiques montrées au Comptoir des Mines ont été audacieuses pour leur époque.Je veux aussi rappeler le parallélisme avec ce que nous avons pu faire au sein de notre maison de ventes, la CMOOA : nous avons œuvré pour faire entrer des œuvres importantes de la période moderne dans de grands musées et collections internationales. Au Comptoir des Mines, de la même manière et avec la même énergie, nous avons accompagné des artistes contemporains vers de grandes collections — la Barjeel, le Mathaf, DAF Beirut, Guggenheim Abu Dhabi, et beaucoup d’autres collections prestigieuses aux États-Unis ou en Europe. Nous avons travaillé à relier cette génération d’artistes aux collectionneurs de leur temps, afin que l’art contemporain marocain trouve une véritable audience. C’est aussi cela que nous voulons montrer dans cette exposition.Propos recueillis par Meryem Sebti