Jidar, à l’école du street art

En dix ans, les fresques XXL réalisées pendant le festival Jidar par les plus grandes pointures du street art national et international ont fait entrer l’art dans l’espace public par la grande porte. Un public s’est formé, de nouveaux artistes ont émergé et une scène urbaine est née. Retour sur la dernière édition qui avait lieu du 8 au 18 mai.
« Au bout de dix ans, ce n’est plus une curiosité, ça fait partie de nous », affirme Marie-Michèle à propos des fresques éparpillées dans les divers quartiers de Rabat, où elle vit depuis quarante ans. En plus des badauds de tout âge qui s’arrêtent un instant pour observer et commenter – « ça avance ! » –, une galaxie de fans voyage de sa propre initiative entre les murs en cours de réalisation, preuve que Jidar-Rabat Street Art Festival est un festival populaire. Marie-Michèle est de ces fidèles : « Chaque année je fais le tour plusieurs fois, là c’est mon troisième ! ». Une joyeuse expérience de communion publique : « On ne comprend pas tout ce qu’ils peignent mais c’est joli », lâche un jardinier en passant. Organisée du 8 au 18 mai, la Décima de Jidar a vu onze murs investis par des street-artistes venus d’horizons différents : Masawi et Azhar (Maroc), Smithe (Mexique), Demsky et Murfin (Espagne), Ratur (France), Simo – Kyosuke Shimogori (Japon), Iota et Nean (Belgique), Lonac (Croatie), Bezt (Pologne), Yankamanta (Équateur). Autant d’œuvres qui s’ajoutent aux 160 fresques laissées en héritage depuis 2015, et comme sorties d’une grande boîte à rêves.

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L’artiste Katsumata, festival Jidar, 2025. © Youssef Elbelghiti

Générosité, dialogue, poésieEn dix ans, le festival a progressivement tissé une authentique identité visuelle. En façonnant l’esthétique des quartiers investis et en transformant les murs en toiles narratives, Jidar invite les spectateurs citoyens à porter un autre regard sur l’espace urbain. Un regard qui interroge son environnement et témoigne de son évolution constante, comme incarnée par la dimension éphémère de murales soumises aux affres du temps. Comment accompagner les mutations d’un territoire sans le dénaturer ? Comment incarner l’âme d’une ville ? Figuratif, abstrait, hyperréaliste ou surréaliste, quel que soit leur style les artistes invités suivent leurs inspirations. Seule consigne dans le choix des œuvres qui viennent peupler l’inconscient collectif rabati : « Dans la rue il faut être dans la générosité et le dialogue avec les gens », déclare Salah Malouli, directeur artistique du festival. S’il n’y a pas de thème imposé, une intention est posée. « Tu ne peux pas travailler à partir de rien, je transmets une pensée aux artistes et c’est à eux de la traduire », précise-t-il.En 2024, cette intention tournait autour de la délicatesse. Cette année, le point de départ est le vide, l’immensité et les grands espaces. Et la ligne d’arrivée pour les street-artistes : transmettre des émotions. « Souvent je confronte l’humain et la nature, avec des portraits un peu cassés qui renaissent au végétal… ça ne fait pas forcément rêver les gens, ici j’ai voulu aller vers plus de poésie », explique le Français Ratur qui a repris le motif de la flouka pour habiller son mur situé en surplomb du Bouregreg. À un autre bout de la ville, un Japonais au nom d’artiste très couleur locale s’évertue à infuser dans le quotidien des habitants de Yaacoub El Mansour « une touche de beauté, tout en déclenchant la curiosité, celle qui donne de l’énergie », affirme Simo, alias Kyosuke Shimogori avec passion. Venu au Maroc avec des pierres en poches, il en a ramassé d’autres sur une plage du coin et les combine dans une approche spirituelle de la compression de l’espace et du temps. « Les enfants sont enthousiastes, sans s’interroger plus que ça, mais les personnes âgées qui passent me demandent si les pierres sont en train de se manger », rit-il de bon cœur.

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L’artiste Ivan, festival Jidar, 2025. © Youssef Elbelghiti

« N’importe quel artiste voudrait être invité ici »Entre chemin parcouru et voie à tracer, une dixième édition appelle à dresser le bilan. Pour l’artiste belge Iota, rencontrée sur la route côtière, où elle peint des maisons sur le thème des minéraux, dans un style abstrait-figuratif, « Jidar a une très, très bonne côte ». Et Ratur d’ajouter : « N’importe quel artiste voudrait être invité ici, c’est une consécration ». Réputation internationale, check. Mais qu’en disent les « petites mains » du festival ? Jeune architecte slaoui, Ziad Lahouaoui co-anime la troisième édition de Rabat Art Explore, ces visites guidées en plein air, à la découverte des peintures des éditions passées, et qui attirent de plus en plus de visiteurs. « Je suis engagé avec l’asso qui gère Jidar [EAC-L’Boulvart, Éducation artistique et culturelle, ndlr] depuis 2021, et franchement en tant que collectif ils brillent ! Cette année j’ai mis des projets professionnels de côté pour être avec eux. »Au cœur du succès et de la longévité du festival, il y a le partage : entre les artistes, les différentes disciplines, et avec le public. Générosité et bienveillance, aussi. Le tout assorti de piliers robustes : faire émerger une culture street-art locale, former la nouvelle génération et bâtir un écosystème pérenne. « Un événement culturel qui se répète doit avoir un impact sur la communauté », prêche Salah Malouli. Et impact il y a, grâce à l’effet tremplin de Jidar. À chaque édition, de jeunes talents marocains participent à l’aventure. Certains commencent en tant qu’assistant. Chaque peintre en a un(e) à ses côtés, interface entre le mur et le monde, pour répondre aux chalands, remplacer le matériel et appuyer l’artiste. Un jour, certains auront peut-être leur propre façade, à l’image de Wiam Azhar et d’Oussama Moussaoui (aka Azhar et Masawi), qui ont gravi les échelons jusqu’au grade de professionnel-en-nacelle lors de cette 10e édition.

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L’artiste Murfin, festival Jidar, 2025. © Ahmed Ismaili

Un tremplin pour les aspirants muralistesAutre exemple d’ascension, celui de Réda Boudina (aka RDS) : présent en 2015 pour la première édition, assistant en 2021, lancé dans le grand bain en 2022, on le retrouve cette fois en tant que directeur artistique du Mur collectif, cet incubateur entièrement dédié à former la nouvelle génération. À quelques pas de la station de tram Ibn Sina à Agdal, il mesure environ 2,5 mètres de haut pour 100 mètres de long. La photographe officielle fait des allers-retours en skateboard. Au milieu des niveaux à bulle, de pinceaux de toutes tailles, d’un sac Marjane rempli de chapeaux Teresa, Réda Boudina surveille attentivement les 12 participants, sélectionnés parmi 250 candidatures. Ils sont architectes, designers graphiques, graffeurs, autodidactes… « Des profils qui ne font pas que maitriser le dessin, qui ont une forme de créativité et qui veulent expérimenter » commente-t-il. Avant de les mettre à pied d’œuvre, il les a guidés pendant trois jours de recherche autour de trois figures de la peinture moderne : Chaïbia Tallal, Mohamed Melehi et Farid Belkahia. « Beaucoup d’artistes ne connaissent rien à l’histoire de l’art et au patrimoine de leur propre pays, regrette Réda Boudina, pour des jeunes c’est important de s’en nourrir. J’essaye aussi de leur montrer le process complet de création, au-delà des toiles et de la peinture. Je ne suis pas un street-artiste pur, je veux créer des ponts entre les disciplines ». Tester et innover fait partie de l’ADN du festival. Avec cette année Jidar Kids, qui initie une cinquantaine d’élèves d’écoles de la ville à la création murale. Avec Jidar Podcast, pour écouter les artistes parler de leur parcours et de leurs créations. Avec les Paysages cubiques, trois cubes de trois mètres de côtés installés au sein du parc Hassan II, imaginés et conçus par des artistes venus de la bande dessinée, Hideyuki Katsumata (Japon) et Iván Mcgill (Espagne), ainsi que le street-artiste marocain BlueCrab (Maroc). L’expérience s’est prolongée à travers la création d’un fanzine imprimé par Ayoub Abid (aka Normal). « Je voudrais transformer Jidar, pour aller du street art vers l’art en général, avec le dessin comme point de départ… et un point final à découvrir », avance Salah Malouli.  Une évolution naturelle, le muralisme marocain et ses acteurs étant majoritairement issus de la bande dessinée et du collectif Skefkef. « Il faudrait aussi aller à Tanger, Oujda, Marrakech… », lance, conquérant, Mohamed Merhari, cofondateur de l’association EAC-L’Boulvart.De l’autre côté du Bouregreg, chez les voisins slaouis, « on a suivi Jidar depuis ses débuts, il nous a, à la fois inspiré et rendu un peu jaloux », plaisante Fatima Aît Mhamd, directrice du festival Hitan dédié à l’art urbain contemporain, qui organise sa première édition du 19 au 28 mai. « C’est une heureuse coïncidence que Hitan démarre juste après Jidar, comme si ça avait été coordonné ensemble. Nous sommes déjà en contact avec l’association EAC-L’Boulvart et il y a des pistes de collaboration qu’on aimerait déployer dès l’année prochaine ». Jidar, prêt à faire des petits ?Par David Le Doaré

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L’artiste Ratur, festival Jidar, 2025. © Hamza Nuino
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Visite guidée du festival Jidar, 2025. © Hamza Nuino
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L’artiste Lonac, festival Jidar, 2025. © Hamza Nuino
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L’artiste Nean, festival Jidar, 2025. © Youssef Elbelghiti