Taper pour chercher

LUMIÈRES D’AFRIQUES : plaidoyer pour un rayonnement africain

Partager

Initialement montée à Paris pendant la COP 21, l’exposition itinérante «Lumières d’Afriques» fait escale à Rabat pour sensibiliser aux enjeux énergétiques auxquels est confronté le continent africain.

Athi-Patra Ruga, Miss Azania, Afrique du Sud

« Comment se fait-il que ce continent soit dans l’obscurité alors que le soleil brille tout le temps ? » Le paradoxe que soulève l’artiste nigérian Emeka Okereke est au coeur de l’exposition « Lumières d’Afriques » qui réunit, autour de la question de l’accès à l’énergie, 54 artistes, chacun représentant un pays du continent. À la genèse de cette exposition itinérante initiée par l’ONG française African Artists for Development (AAD), il y a un constat : l’Afrique a le taux d’électrification le plus faible du monde. Seulement 42 % de sa population a accès à l’électricité, selon le rapport 2016 de la Banque mondiale.

Alors, comment sensibiliser le public international ? Avec la COP 21 à Paris en 2015, l’occasion était trop belle pour Matthias et Gervanne Leridon, fondateurs d’AAD et par ailleurs grands amateurs d’art contemporain africain. Le couple, dont la collection personnelle compte plus de 3 000 oeuvres, a fait jouer son réseau et ses amitiés constituées au fil de ses acquisitions pour convaincre de jeunes créateurs de se prêter au jeu de la commande et de l’exposition melting pot.

Leslie Lumeh, The Light Within, Liberia

Tous deux connaissent bien le continent et ses artistes. Lui découvre le Burkina Faso à l’adolescence pendant un voyage humanitaire, il en éprouve alors « un choc décisif ». Pour elle, c’est essentiellement après l’exposition « Les Magiciens de la terre » que naît un enthousiasme sincère. « Je viens d’une famille qui collectionnait de l’art conceptuel, raconte-t-elle. J’avais été formatée par ce que l’on pouvait voir en Europe à cette époque, comme l’Arte povera ou le minimalisme. Tout d’un coup, avec l’exposition de Jean-Hubert Martin, c’est tout un champ des possibles qui s’ouvrait ». Depuis, l’un et l’autre nourrissent une passion intime pour l’Afrique, ce qui leur vaut d’être étiquetés afro-optimistes chevronnés par leurs soutiens, afro-optimistes candides par leurs détracteurs.

Gastineau Massamba, 673 A, république du Congo

À l’image des convictions des Leridon, « Lumières d’Afriques » est une tribune enthousiaste en faveur du développement et du rayonnement du continent dont les artistes se font ici les porte-voix et les représentants. Forcément éclectique et inégale, l’exposition permet de prendre la mesure de la diversité des pratiques – de la bicyclette constructiviste de Cyrus Kabiru (voir Diptyk 47) aux mises en scène léchées de Paul Sika. D’ailleurs, comment en serait-il autrement avec 54 nationalités représentées ?

Malala Andrialavidrazana, Der südliche gestirnte Himmel vs Planiglob der Antipoden, Madagascar

On y découvre des noms désormais familiers – Malala Andrialavidrazana, Nú Barreto, Soly Cissé ou Athi Patra Ruga – pour qui « cette exposition, on l’oublie souvent, a été un tremplin vers une reconnaissance internationale », rappelle Gervanne Leridon. Si certaines propositions sont très littérales, comme le cercueil en forme d’ampoule du Ghanéen Paa Joe, d’autres évitent avec talent l’écueil du thème imposé en filant la métaphore de la lumière.

Sous l’objectif de Teddy Mazina, l’énergie africaine s’incarne dans la révolte de cette jeunesse burundaise qui manifeste poings levés contre un gouvernement corrompu. L’artiste tanzanienne Rehema Chachage réenchante l’art éculé de l’installation néon : le slogan électoral du parti au pouvoir en 2005, ARI, NGUVU, KASI (zèle, force, hâte), s’allume et s’éteint par intermittence, révélant parfois le mot A-NGU-KA (chute). Une manière de pointer le manque d’attention accordé aux besoins en eau et en électricité dans son pays. Plus loin, Namsa Leuba livre probablement l’œuvre la plus étonnante de cette exposition en photographiant à l’aide d’un miroir déformant le reflet des peintures traditionnelles sud-africaines ndébélé. Cet art africain réinterprète magnifiquement son patrimoine à l’aune de sa contemporanéité.

Mouna Jemal Siala, La sphère transparente, Tunisie

« Lumières d’Afriques » a aussi ses limites ,comme celle de créer artificiellement un instantané qui balaie toutes nuances. Il suffit de penser à cet enjeu autour de l’énergie sur lequel elle construit son propos et qui diffère selon qu’on habite au Cap ou à Ouagadougou – 84 % de la population sud-africaine a accès à l’électricité contre 19 % au Burkina Faso.

Il n’empêche, ce format a créé des émules : l’exposition «Prête-moi ton rêve», portée par une fondation marocaine, s’appuie aussi sur le double principe panafricain et itinérant. De même, elle permet au Musée Mohammed VI de renouer avec l’ambition de faire de ses espaces une vitrine pour l’art contemporain africain, trois ans après « Afrique en Capitale ». Et c’est une excellente nouvelle pour le public rbati, qui compte sur les doigts de la main les occasions de voir exposé l’art du continent. Aussi paradoxal que cela puisse être.

 

Emmanuelle Outtier

 

«Lumières d’Afriques», Musée Mohammed VI, Rabat, jusqu’au 15 août 2019. 

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.