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Mohamed Arejdal, dix ans de création nomade

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Avec « Ressala », l’artiste du sud marocain dissémine dans tous les espaces du Comptoir des Mines des messages sur les grandes étapes de sa vie d’artiste, son engagement pour panser les blessures de l’histoire et ses espoirs d’inscrire sa région natale sur la carte de l’éducation artistique.

Guelmim, ville natale de l’artiste, se situe dans le sud-ouest marocain, à 200 km au sud d’Agadir. De là s’offrent le désert du Sahara et ses mystères. Entourés d’oasis, dont celui de Tighmert aux témoignages archéologiques vieux de onze siècles, la région possédait une source d’eau réputée ne jamais s’assécher pour les caravanes remontant de Tombouctou. La ville de Guelmim s’est développée à l’époque moderne avec un marché aux chameaux important. «À Guelmim, c’est le plus grand marché de chameaux. Chez les bouchers, il y a toujours des pieds de chameau pendus à l’étal », raconte l’artiste. Mohamed Arejdal s’identifie volontiers à cet animal. « Mon âme sœur c’est le chameau, à cause du voyage ; le chameau essaie toujours d’être autonome. Mais il est toujours prêt à la vengeance; si on lui fait du mal, le chameau a une mémoire, il n’oubliera jamais. » La trajectoire du chameau dans le désert est celle adoptée par l’artiste. Dans l’exposition « Poésies africaines », Mohamed Arejdal présentait deux assemblages à partir de moulages en résine de pieds de chameaux : le premier au bout d’une simple canne, intitulé Au rythme du sable (2019), le second Fracture est un montage d’un pied de chameau avec un volant d’automobile et son axe de direction articulé. S’agit-il d’un objet d’esprit surréaliste ? La dimension poétique et onirique qui caractérisait ces derniers est absente. Malgré son jeune âge, Mohamed Arejdal a été témoin du choc frontal de l’arrivée de la modernité dans la société traditionnelle africaine : « L’introduction du train, de l’automobile ont provoqué une séparation verticale des tâches. Auparavant, les décisions se prenaient collégialement. Aujourd’hui, deux régimes s’entrechoquent : lenteur et vitesse. » La vitesse est perte de sensation du voyage et comme le dit Paul Virilio dans L’art du moteur (1993), pour compenser cette perte, on a inventé le cinéma, une manière d’« aller au monde par le regard », de réduire la sensation du voyage à sa représentation.

Work in progress à la galerie Comptoir des Mines de Marrakech pour l'exposition " Ressala", 2019. Photo : Mohamed Bouri.

Le désir de l’autre

Le désir de l’autre Saint-Augustin, berbère comme Arejdal, écrivait : « In via in patria » (le voyage, c’est la patrie). Selon Ibn Arabi, mystique et théosophe andalou du XIIIe siècle, tout est en voyage, tout est voyage. En 2002, Mohamed Arejdal, qui a échoué dans ses études secondaires mais qui a une foi inébranlable dans sa vocation d’artiste, décide de fuir son pays pour se rendre clandestinement en Europe, en tentant la traversée entre les côtes africaines et les Îles Canaries. Son récit est celui aujourd’hui quotidien des drames des migrants. Sa tentative est un échec, un voyage circulaire, une Odyssée sans héros. Il a vécu, à Rosario del Puerto, en étranger réduit à l’errance ; son existence était celle d’un être humain qui doit se rendre invisible pour ne pas être repéré par la police. Cette liberté absolue de l’exilé, dont le «moi est ailleurs » comme l’écrit Julia Kristeva dans Étrangers à nousmêmes(1991), a pour corollaire une solitude tout aussi absolue, permet néanmoins à l’étranger de se construire une carapace, une «consistance» toujours selon Kristeva qui prendra forme plus tard avec un projet séminal : Toutes directions, développé en 2008. Ce rapport du Moi à l’Autre fait l’objet d’un projet actuellement en cours, dont il existe quelques traces photographiques : un face-à-face entre l’artiste et un « autre », dans lequel il porte sur son visage ce qui ressemble à un masque muni de pointes. Il s’agit en fait d’un objet utilitaire que les nomades enfilent sur le museau des petits de la chamelle ou de la chèvre, pour les empêcher de téter leur mère. Dans cette photographie d’Arejdal, le masque empêche le contact avec l’Autre féminin ou provoquera une blessure s’il persistait dans son désir de l’Autre: ce face-à-face rappelle les performances de résistance physique à la douleur de Marina Abramovic et Ulay, fondées sur leur rapport amoureux de couple, en particulier Rest Energy (1980).

Pour revenir au voyage d’Arejdal, il eût été un désastre personnel si le hasard ne l’avait enrichi d’une information, une seule petite information qui lui semble soudain changer radicalement ses perspectives personnelles. Sur le chemin du retour au domicile de ses parents, à Casablanca il passe devant l’École des BeauxArtset découvre qu’il existe un lieu pour former ceux qui, comme lui, aspirent à faire carrière d’artiste.

Mohamed Arejdal, Vous êtes l'ombre de mon coeur, 2016, photographie numérique, performance en espace public, Dakar, Sénégal Courtesy de l'artiste. Photo : Ly Mamadou

Trouver son chemin

Mohamed Arejdal intègre l’École des Beaux-Arts de Tétouan, plutôt que Casablanca, en 2005. Venu du Sud, ne parlant quasiment pas le français, il est à nouveau étrange étranger, mais plus rien à ce moment-là ne peut l’arrêter. Au cours de la 3e année, l’enseignement de Faouzi Laâtiris, professeur d’histoire de l’art contemporain, vient ordonner des connaissances historiques dont Mohamed avait trouvé des bribes au hasard sur Internet. Laâtiris lance le défi aux étudiants de travailler à partir de leur « moi ». « J’ai fouillé dans mes papiers, mon passeport… Un jour je suis tombé sur un plan que m’avait fait un professeur pour aller acheter des pigments. Je l’avais gardé car il était un artiste renommé – sans doute mon côté fétichiste. Ce dessin a été un point de départ. Il m’a montré mon propre chemin.» Arejdal ira plus loin sur ce chemin avec Toutes Directions: «Je suis sorti dans mon quartier et j’ai apostrophé les passants:‘Où est la mosquée?’, avec mon accent du sud. ‘Peux-tu me le dessiner sur ce papier car c’est compliqué pour moi?’ Ce passant a commencé à faire un schéma, mais il n’a pas pu terminer car la feuille était trop petite; alors il a découpé la partie gauche qui était restée vierge pour la replacer à droite et terminer le parcours. Cela m’a bouleversé.» Le projet réactive son expérience de l’errant clandestin à Fuerteventura: la dépendance de l’être aux autres, la fragilité des liens interpersonnels quand les mots manquent, les comportements pavloviens sur la différence.

Mohamed Arejdal, Distance intime, 2019, work in progress Photo : Loufti Souidi. Courtesy de l'artiste et Comptoir des mines Galerie.

Un laboratoire à Marrakech Depuis plusieurs mois, au second étage du Comptoir des Mines, Mohamed Arejdal a installé ses quartiers : dans les différents pièces et couloirs se mêlent bureaux avec ordinateurs, espaces de travail, œuvres en cours de réalisation. C’est un « laboratoire » ; l’artiste affectionne ce mot pour sa référence aux sciences et pour signifier la nature expérimentale de sa méthode qui conduira à son exposition de décembre, célébration de ses dix années de carrière. Sont accrochées au mur des objets ou des matériaux traditionnels ; certains attendent un geste de l’artiste, comme ces meules à farine traditionnelles entassées dans un coin ; d’autres semblent déjà réalisés, tels ces mappemondes en plastique coincées entre deux grilles de barbecue, ces colliers, ces collages de morceaux de céramique, ces boules de laine colorées et alignées comme une leçon « kandinskienne » au Bauhaus.

Plusieurs œuvres traitent de spiritualité. Celle de l’artiste est à la fois profonde, sincère mais sans concession vis-à-vis des dogmes. Arejdal regrette que la foi se réduise aujourd’hui à un fait culturel. Les dernières chutes de la foi est un grand collage de tapis de prière de près de 5 mètres d’envergure, dont les formes découpées ont été inspirées par le voyage en Afrique que l’artiste fait en 2010. Arejdal revendique, pour ces grands assemblages, un éclatement inspiré par le langage informel de Jilali Gharbaoui, à l’exemple de L’envol des cigognes, une œuvre à la mine graphite sur papier datant de 1963. Dans le couloir du Laboratoire, des chutes de tapis jetées, trouvées à Casablanca, sont accrochées au mur dans un couloir, en attente de leur mise en forme ; ces rubans ont été découpés à la périphérie pour normaliser les tapis qui doivent être posés côte à côte au sol de la mosquée, selon un alignement parfait. «C’est comme l’histoire de la religion où sont jetés dehors ceux qui ne répondent pas aux normes religieuses », précise l’artiste. « Ce travail, c’est Alignez-vous. » D’autres pièces touchent à la question pour le moins épineuse du terrorisme : Arejdal aborde comment un musulman est perçu à l’heure du terrorisme, les amalgames qui sont faits, les idées préconçues, les raccourcis sur le faciès. Entre mes visages (2009) est un double autoportrait. Les deux profils simultanés d’Arejdal, qui si on observe attentivement ne constituent pas un montage mais un rasage minutieux par le milieu, créent une double identité : présumé innocent/présumé coupable. L’œuvre invite à réfléchir sur l’impact de l’apparence dans le cours du réel, le basculement à partir de l’infime surface des choses.

Mohamed Arejdal, Valise de 1948, 2012, installtion, bois, tissu, carton, cuir, et accessoires, édition 3/3 + EA; 140 x 42 x 14 cm Photo : Hafid Jander. Courtesy de l'artiste et Comptoir des Mines Galerie

Un autre chapitre de l’exposition évoque l’expérience de son voyage en Afrique en 2010. Ce nouveau périple vise à aller à la rencontre de racines africaines, quand la plupart des Marocains cherchent à tourner le dos au continent noir. Arejdal traverse le Sahara marocain, puis la Mauritanie jusqu’au Sénégal. À la faveur de sa rencontre avec des caravaniers en Mauritanie, à Nouakchott, il va faire mouler une patte de chameau, élément de base de nombreux assemblages. Il réalisera une première empreinte sur papier de la patte d’un chameau enduite d’indigo, qu’il nommera Beau geste. L’empreinte signifie aussi disparition, réduction à l’état de fossile d’une espèce disparue : « S’il n’y a plus de chameaux, il n’y a plus de voyages et surtout plus de nomades. »

Son périple lui fait prendre conscience de la culture des tissus dans ces régions et il s’approprie des morceaux de toiles pour des collages. Dans les trois Khayma réalisées en 2019, présentées dans l’exposition «Poésie africaine » sous forme de patchworks, se fait jour la notion de territoires ancrée dans l’art contemporain marocain, notamment – comme le fait remarquer Hicham Daoudi – chez Farid Belkahia dès les années 90 (La dérive des continents par exemple). Ce sont également ces « soutien-gorge pour chamelles », des objets que fabriquaient autrefois les nomades pour empêcher le petit de téter la mère, fabriqués avec des tissus recyclés, qui sont les traces d’une culture d’un nomadisme fragilisé par la modernité.

Jean-Michel Bouhours

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le tiré à part “Mohamed Arejdal au Comptoir des mines : l’artiste nomade élargit son horizon” dans le numéro 51 de diptyk. 

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