Discussions, projections, exposition… Le centre d’art bruxellois Moussem célèbre les 60 ans de coopération économique et culturelle entre le Maroc et la Belgique avec le festival « Moussem Belgica » programmé à Tanger et Oujda. Neuf artistes, dont Younes Baba-Ali, Khadija El Abyad, Badr El Hammami et Randa Maroufi, y exposeront leurs œuvres sur le thème des histoires transnationales. Nous avons rencontré Mohamed Ikoubaan et Phillip Van den Bossche, les commissaires de ce projet qui entend valoriser comme il se doit la communauté diasporique marocaine.
De quelle manière la communauté marocaine a-t-elle contribué à façonner la Belgique ?
Mohamed Ikoubaân : L’émigration marocaine a subi une sérieuse métamorphose au cours des 60 dernières années : d’une émigration purement de travail, la communauté marocaine expatriée est devenue un acteur majeur dans de nombreux pays, y compris en Belgique, et en particulier à Bruxelles. L’accord entre le Maroc et la Belgique sur l’immigration de main-d’œuvre a été signé en février 1964 et marque, pour ainsi dire, la naissance de la première communauté marocaine en Belgique. Dans les années 2000, il devenait possible d’établir un bilan intermédiaire : la communauté avait déjà d’autres besoins. Elle revendiquait le droit de vivre sa propre culture et de disposer de sa liberté artistique. Aujourd’hui, elle contribue à façonner le pays d’accueil dans plusieurs domaines : économique, politique, culinaire mais aussi culturel et artistique. Des chorégraphes comme Sidi Larbi Cherkaoui ou Radouan Mriziga innovent dans le domaine de la danse contemporaine. Des artistes visuels comme Younes Baba-Ali, Mostafa Saifi Rahmouni ou Hamza Halloubi enrichissent les collections des musées belges. De même, des écrits de Rachida Lamrabet, Aya Sabi, Taha Adnan, Ish Ait Hamou injectent d’autres récits dans la littérature belge.
Pourquoi est-il important pour Moussem de faire cette incursion au Maroc ?
Phillip Van den Bossche : « Moussem Belgica » est la suite de l’exposition que nous avions présentée avec le Musée d’art contemporain d’Anvers (M HKA) à Rabat en 2010. C’était à l’invitation de Mawazine. Le musée Mohammed VI n’existait pas encore. Aujourd’hui, nous amenons non seulement une jeune génération d’artistes marocains, mais aussi une histoire complètement différente.
Mohamed Ikoubaân : Avec « Moussem Belgica », nous voulons à présent refaire un état des lieux. Comment perçoit-on les cinq millions de Marocains du monde, pour reprendre une formule à la mode ? Pour le gouvernement, il s’agit officiellement de Marocains résidant à l’étranger. Cela vaut, par exemple, pour mes filles. Mais on pourrait presque parler d’anachronisme puisqu’elles sont nées en Belgique. Si la diaspora reste attachée au Maroc, elle porte aussi avec fierté son identité double, voire multiple et multilingue. Cette double loyauté est tout à fait normale. Au Maroc, les Marocains résidant à l’étranger sont encore souvent réduits à leur rôle d’investisseurs potentiels, perçus avant tout comme des acteurs économiques grâce à leurs transferts de fonds. Longtemps, on a porté bien peu, si ce n’est aucune attention, à ce que l’on pourrait appeler le vécu spirituel et culturel d’une communauté. Nous sommes porteurs et porteuses d’une autre identité marocaine.

Pourquoi avoir choisi Tanger et Oujda plutôt que les grands centres habituellement associés à l’activité artistique, comme Casablanca, Rabat ou Marrakech ?
Mohamed Ikoubaân : Tanger et Oujda sont deux lieux symboliques. Il s’agit des régions du nord et du nord-est du Maroc, celles d’où sont partis la plupart des émigrés peu après l’indépendance du pays. Soixante ans plus tard, nous revenons dans ces mêmes lieux avec une histoire différente.
Il y aura notamment une exposition de neuf artistes marocains intitulée « Histoires transnationales ». Comment s’est faite votre sélection ? Quels sont ces récits transnationaux que ces artistes partagent ?
Phillip Van den Bossche : Nous nous sommes exclusivement penchés sur les artistes qui ont été en résidence chez Moussem au cours des dernières années. Il s’agissait parfois de résidences de courte durée, comme Khadija El Abyad et Nabil Himich en 2023. Pour d’autres artistes, Moussem a suivi et accompagné leur développement artistique pendant plusieurs années. Le transnational n’est pas un thème imposé. C’est un thème qui a émergé des œuvres et des histoires des artistes. Par exemple, des enregistrements audio de Nabila Halim avec son père et sa mère, Lève un œil et baisse le deuxième. Ou encore des travaux photographiques de Mostafa Saifi Rahmouni qui défient le regard marocain. Il exposera d’ailleurs son travail pour la première fois au Maroc. Autre exemple, la toile de Hamza Halloubi. Après ses études à Tétouan, il a emporté en Europe les peintures figuratives qu’il avait réalisées. Nourri par sa pratique de la vidéo et sa position artistique, il a commencé à gratter la peinture sur la toile, créant ainsi une nou- velle représentation. Il se dit que son travail est motivé par des sentiments de honte. Il s’agit d’impressions complexes. C’est la honte de parler à la place de ceux qui ne savaient pas parler ; la honte d’avoir le luxe de pouvoir faire de l’art. Faire des images n’est pas un acte trivial. Faire une image, c’est prendre une position, se déshabiller en tant qu’artiste, être dans une position à la fois de force et de faiblesse. Les images ne sont pas là comme des marchandises à consommer faci- lement. Elles sont enveloppées de plis et doivent être dépliées. De même, l’identité est un thème important et une sorte de miroir, mais les artistes nous montrent aussi ce qu’il y a derrière le miroir.
Mohamed Ikoubaân : Quand on se penche sur les artistes plasticiens que nous avons soutenus ces dernières années, on constate que leur travail reste lié au fait qu’ils ont encore et toujours une identité marocaine. Ce qui est logique : les artistes produisent de l’art, écrivent des livres, réalisent des films à propos de sujets qui les concernent. Je pense, par exemple, au rôle imposé aux femmes dans l’espace public, où l’insécurité et l’invisibilité restent un problème majeur dans de nombreuses grandes villes. Les photographies de Randa Maroufi explorent cette réalité en illustrant la place des femmes dans des métropoles telles que Bruxelles, Paris ou Tanger. Les antécédents et l’histoire de cette zone de conflit entre différentes modernités constituent une dynamique importante dans l’art contemporain. Peut-être aperçoit-on dans les œuvres des artistes le signe avant-coureur d’un canon artistique mondial ? Cela souligne le rôle majeur que jouent les artistes de la diaspora.

Quelle est la place de la migration dans ces récits transnationaux ?
Mohamed Ikoubaân : Les histoires de migration sont importantes, y compris pour le public marocain, notamment auprès de la jeune génération chez qui le désir d’émigrer demeure présent. C’est important parce que vivre en tant qu’immigré n’est pas toujours une partie de plaisir. Les artistes portent un regard critique à la fois sur leur pays d’origine et sur celui où ils vivent ou sont nés. Ils et elles sont des penseurs autonomes. Je crois au pouvoir de l’art d’aborder et d’étudier de manière nuancée mais incisive des problématiques auxquelles nous faisons face, quelles qu’elles soient.
Vous dites que « les récits des artistes transnationaux enrichissent, diversifient et renouvellent la tradition artistique marocaine, tout en créant un canon alternatif ». De quelle manière ?
Mohamed Ikoubaân : Ils la renouvellent car la plupart d’entre eux restent profondément attachés au Maroc tout en s’inspirant également du pays où ils résident et travaillent. Ils créent donc un canon totalement différent : marocain et belge ou américain, allemand, etc.
Quels liens de coopération culturelle ont- ils été tissés entre la Belgique et le Maroc ?
Mohamed Ikoubaân : Les liens entre la Belgique et le Maroc sont très anciens et multiples. Sur le plan des échanges culturels, il y a quelques initiatives de temps à autre, mais il est difficile de parler d’une coopération culturelle structurante et durable. Cela n’a pas empêché de nombreux artistes marocains de tracer leur voie vers des écoles d’art, des résidences, des musées et des salles de spectacle en Belgique. Par ailleurs, une petite communauté d’artistes belges d’origine marocaine se forme lentement mais sûrement. C’est cette double évolution qui donnera peut-être un nouvel élan aux échanges culturels entre le Maroc et la Belgique
Le centre Moussem accueille régulièrement en résidence des artistes marocains. Cette saison, vous avez reçu des artistes tels que Hanane El Farissi, Nabil Himich ou Khadija El Abyad. Quelle est la ligne directrice des résidences proposées par Moussem ? Quelles sont les opportunités de formation en Belgique ? Et quelles sont les possibilités d’exposition pour les scènes non-européennes ?
Phillip Van den Bossche : Nous sommes engagés dans des trajectoires durables d’artistes. Dans la pratique, cela peut aller dans plusieurs directions. Par exemple, nous guidons les artistes dans leurs productions, ou nous agissons en tant que coproducteurs avec un lieu d’exposition. Nous apportons également notre soutien dans la recherche de fonds, ou sur le plan juridique et administratif en ce qui concerne leur statut social en tant qu’artistes.
Au début d’une période de résidence, nous définissons une trajectoire avec l’artiste. Quels sont les besoins, quels projets doivent être soutenus ou quels contacts pouvons-nous établir pour l’artiste, par exemple ? Nous procédons de la même manière pour les résidences de courte durée, comme récemment avec AZ OOR : il souhaitait effectuer des recherches au Musée des sciences naturelles sur les espèces animales originaires du Maroc et d’Afrique du Nord, notamment le lion de l’atlas. Nous avons réussi à entrer dans les dépôts, mais nous n’avons pas trouvé le lion. En outre Moussem est engagé dans des échanges avec d’autres résidences et projets de recherche, à la fois dans le pays et à l’étranger. Au Sénégal, par exemple, nous avons un projet d’échange avec Selebe Yoon. Mais cela peut aussi être au Maroc, par exemple Hanane El Farissi a rejoint des chercheurs pendant un mois cette année pour le projet «Dbagh » à Marrakech.
Il existe un grand nombre de places de formation en Belgique. Outre les masters, on voit de plus en plus d’artistes étrangers faire des doctorats en arts. Il se compose d’un volet artistique et d’une thèse. Personnellement, je trouve fascinante l’interaction entre la recherche scientifique et la pratique artistique, la manière dont les artistes abordent les sources historiques ou les archives d’un point de vue différent, par exemple. Ou encore, comment les artistes s’engagent dans une recherche matérielle. Cela implique une approche pluridisciplinaire, en partie sociologique, artistique, anthropologique, etc. Ces dernières années, Moussem a également contribué à rendre les politiques d’acquisition des musées flamands plus durables. Par exemple, des œuvres de Randa Maroufi et de Younes Baba-Ali sont entrées dans les collections des musées. Les artistes issus de l’immigration contribuent également au patrimoine culturel et donc à l’histoire future d’un pays. L’interculturalisation est une question importante. C’est une façon de répondre aux débats sur le pillage colonial et sur un marché de l’art encore eurocentrique. Notre nature nomade se traduit également par Moussem Cities tous les deux ans, où nous présentons la créativité d’une ville comme Casablanca, Dakar et l’année prochaine Istanbul dans des maisons de la culture à Bruxelles. Mais d’abord, Moussem retourne au Maroc, à Tanger et à Oujda !
Propos recueillis par Emmanuelle Outtier
— « Moussem Belgica », Galerie d’art contemporain Mohamed Drissi, Tanger, du 4 au 25 octobre 2025 et à Oujda du 1er au 30 novembre.