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Pavillon de Madagascar : la « danse des sept voiles » de Joël Andrianomearisoa

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Le curateur Simon Njami évoque l’installation I’ve forgotten the night conçue par Joël Andrianomearisoa pour le premier pavillon de Madagascar à la Biennale de Venise. Une « danse des sept voiles » sans effeuillement final qui met en scène l’intimité de l’artiste sans rien en révéler, invitant plutôt le visiteur à expérimenter le parcours initiatique que représente cet obscur labyrinthe de papier.

Joel Andrianomearisoa, Blue take me to the end of all loves, triptyque, 2019, textiles, 130 x 90 cm chaque

Au début du XXe siècle, Ida Rubinstein, actrice, danseuse et mécène qui allait devenir la coqueluche du Paris de la Belle époque (Ravel lui dédia son Boléro), commande à Michel Fokine, chorégraphe des ballets russes de Serge Diaghilev, une création pour la « danse des sept voiles » de Salomé. Elle fera sensation à Saint-Pétersbourg, en novembre 1908, en achevant ce morceau de bravoure totalement nue. Parce que le pli renvoie au déploiement, à l’effeuillage. Plier suppose, à un moment ou à un autre, de déplier. Comme se couvrir suppose le dénuement. En nous invitant au cœur de cette forêt de plis qui figure son moi intime, l’on pourrait penser que Joël nous invite à découvrir une vérité nue. Mais contrairement à celui d’Ida Rubinstein, son dénuement à lui est une sorte de mise en abyme qui n’autorise pas l’accès au cœur de ses ténèbres. C’est une scène, un théâtre qui déploie tous ses artifices et qui permet à l’artiste de ne révéler que ce qui peut l’être. À chacun, selon sa sensibilité, de remplir les interstices de mystère.

L’installation I’ve forgotten the night est composée de 50 000 papiers de riz froissé.

En anglais, l’expression « faire la danse des sept voiles » est une métaphore qui désigne la révélation progressive d’une information, où l’on va d’étape en étape, quitte à faire languir ses interlocuteurs. Les différents rideaux, comme autant d’écrans, correspondent à ces étapes successives qui font penser à une initiation. On pénètre un monde inconnu et obscur, comme Dante à l’aube de son voyage. Le parallèle avec Dante me retient un instant, parce qu’il pourrait correspondre à la biographie de Joël et à ces moments où, soudain, le temps nous contraint à nous arrêter un moment et à regarder en arrière, pour mieux repartir. « À la moitié du chemin de notre vie / Je me retrouvai par une sylve obscure, / Où la voie droite avait été perdue. / Ah, qu’il est dur de dire ce qu’était / Cette forêt âpre et sauvage et violente / Qui dans ma pensée renouvelle la peur. » Quoi de plus terrifiant, en effet, pour un funambule, qu’une voie droite qui se serait perdue. Mais pour le funambulisme pratiqué par Joël, la voie droite serait, au contraire, à éviter.

L’installation I’ve forgotten the night est composée de 50 000 papiers de riz froissé.

Joël Andrianomerisoa a conçu une forêt de papier, un labyrinthe fragile et complexe, comme nous le rappelle Deleuze : « Un labyrinthe est dit multiple, étymologiquement, parce qu’il a beaucoup de plis. Le multiple, ce n’est pas seulement ce qui a beaucoup de parties, mais ce qui est plié de beaucoup de façons. » Ces multiples façons pourraient figurer les multiples personnalités ou les multiples incarnations qui se déclinent, j’ai failli écrire dévoilent, à travers une œuvre. Il n’est pas d’essentialité à rechercher, mais au contraire, accepter l’invitation à rencontrer une complexité à l’œuvre. Une complexité qui se dévoile comme telle, malgré ou à cause de sa théâtralité. Quelque chose de baroque : « Le baroque ne renvoie pas à une essence, mais plutôt à une fonction opératoire, à un trait. Il ne cesse de faire des plis. Il n’invente pas la chose : il y a tous les plis venus d’Orient, les plis grecs, romains, romans, gothiques, classiques… Mais il courbe et recourbe les plis, les pousse à l’infini, pli sur pli, pli selon pli. Le trait du baroque, c’est le pli qui va à l’infini. Et d’abord, il les différencie suivant deux directions, suivant deux infinis, comme si l’infini avait deux étages : les replis de la matière, et les plis dans l’âme. »

Et Joël, en funambule aguerri, oscille sans cesse entre ces deux univers, remettant à chaque fois, sur le métier, la même fougue, la même passion, la même incertitude. La matière est un domaine qu’il explore depuis des années, tissant, déchirant, pliant et repliant. 

Simon Njami

Ce texte est également publié dans I’ve forgotten the night, monographie sur Joël Andrianomearisoa publiée par les éditions Revue Noire à l’occasion du pavillon de Madagascar à la 58e Biennale de Venise.

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le numéro 49 de diptyk disponible en kiosque et en ligne

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