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Rencontres photo de Bamako : une édition (trop) ambitieuse?

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La biennale de la photographie africaine fête ses 25 ans cette année. Les « Courants de conscience » imaginés par le commissaire Bonaventure Ndikung nous déroutent par leur format fleuve, mais nous embarquent aussi vers de belles découvertes.

Pas moins de 85 artistes. Bonaventure Ndikung a voulu tout engloutir cette année. Un peu trop peut-être ? C’est dans ce flot d’images que nous plonge la 12e édition du grand rendez-vous de la photographie africaine – et de sa diaspora, insiste le commissaire camerounais installé à Berlin depuis 20 ans et qui ne veut pas réduire l’Afrique à ses frontières. Ce biotechnologiste de formation, spécialiste de l’art sonore, promettait dans sa note d’intention de dresser des ponts avec cette discipline. Il conçoit son postulat de départ, « Courants de conscience » – inspiré par l’album éponyme des jazzmen Abdullah Ibrahim et Max Roach, Streams of Consciousness (1977) –, comme « un monologue intérieur lié aux réactions sensorielles des artistes ».

On en comprend avant tout une notion d’engagement, assez évidente dans l’un des lieux les plus réussis de la biennale, le Musée national du Mali, avec une scénographie pensée par le grand designer malien Cheick Diallo. Basée sur un module architectural rappelant la hutte, elle propose aussi des ondulations d’images, à la verticale ou à l’horizontale. « Je préfère y voir un pont », rectifie Bonaventure Ndikung. Le dialogue entreles images peine malgré tout à se faire, la surface interne des huttes étant sous-exploitée. Sur des cimaises plus sages, on trouvait le travail de Al Fennar du collectif Kamoinge, fondé en 1963 à Harlem pour la visibilisation des populations noires, faisant écho à la lutte de l’Égyptien Ibrahim Ahmed contre les stéréotypes de la masculinité traditionnelle.

Ibrahim Ahmed, What Comes After. Bring Peace To This Restlessness, série Burn What Needs To Be Burned, 2018, collage sur papier Courtesy de l'artiste

Des images à écouter

Dans cet appel au réveil des consciences pour construire une autre image de l’Afrique, on note une prise de position importante dans la présence effective des femmes : notamment avec le collectif MFON, composé de femmes photographes de la diaspora africaine, et le très bon projet parallèle de Fatima Bocoum, « Musow Ka Touma Sera » au lycée de jeunes filles Ba Aminata Diallo. Sur la notion de sutura, une norme sociale de l’acceptation et du silence des femmes maliennes, la jeune commissaire nous a bluffé par un simple appareillage de tirages suspendus en l’air, recouverts d’un délicat voile poudré.

Car si les Rencontres tentent de contourner les manques de moyens par des solutions inventives, les tirages, quasiment tous au même format, sans cadre et accrochés par un système d’aimants, finissent par donner le vertige. Comme lorsqu’on scrolle un écran. Bonaventure Ndikung et ses trois commissaires associés – Aziza Harmel, Astrid Sokona Lepoultier et Kwasi Ohene-Ayeh – semblent avoir composé des « expositions Instagram », sans relief, où ce n’est pas la photographie qui importe mais l’image. Se rattraperait-on sur cette fameuse promesse de synesthésie avec le son ? « Je suis intéressé par l’effet sonique d’une image, l’idée de pouvoir écouter une photographie, avance Bonaventure Ndikung. Comme les images de la ligne ferroviaire Dakar-Bamako d’Amadou Diadé Samassékou, dont on peut entendre les sonorités rien qu’en les regardant ».

Fatoumata Diabate, À chacun son dimanche, 2019, photographie numérique, dimensions variables Courtesy de l'artiste

Pêche miraculeuse

On ne boude pourtant pas notre plaisir et, la première tasse bue, on barbotte vaillamment dans les 40 degrés de ce chaud mois de décembre à Bamako pour étayer nos coups de cœur. Dans le Off, on retient le travail de Yvon Ngassam qui a squatté le quartier Medina Koura, où il s’est trouvé une deuxième famille, pour installer dans une ruelle une vague de photographies plastifiées sur la question de la migration clandestine. Cette membrane quasi organique n’étonne plus personne tellement tous les habitants y ont participé. Le Camerounais de 37 ans présente aussi dans le In la série I have a dream sur les aspirations des chauffeurs de moto-taxi au Bénin. Il sera bientôt au Maroc pour un projet sur les mères célibataires dans le cadre de la prochaine Biennale de Casablanca, sélectionné par Christine Eyene.

La directrice artistique de la biennale marocaine était d’ailleurs présidente du jury de ces 12e Rencontres. Son palmarès récompense notamment le très bon Abraham Oghobase par lePrix Okwui Enwezor. Il a été repéré par le galeriste londonien  Christian Sulger-Buel, venu pour la première fois aux Rencontres après avoir assisté à l’inauguration du Palais de Lomé. « Je suis étonné qu’autant de photographes n’aient pas de galeries », nous confie-t-il. On retient aussi Léonard Pongo, vainqueur du prix de la Francophonie, et sa série naturaliste Primordial Earth, DR Congo particulièrement inspirée. Une nature vierge et mystérieuse, comme au premier jour du monde, qu’il a choisi de coller dans un repli du mur. C’est l’une des seules véritables audaces scénographiques de cette édition, avec peut-être l’impressionnant mur d’images du Ghanéen Eric Gyamfi, toujours au Mémorial, qui va chercher le potentiel tridimensionnel de la photographie.

Léonard Pongo, Primordial Earth, DR Congo, 2018-2019, installation photo Courtesy de l'artiste

C’est dans les vieux pots…

Les pépites ne se cachent pas que dans la photo née de la dernière pluie, mais aussi dans celle de l’arrière-garde, comme la Ghanéenne Felica Abban, qui a officié à Accra dans les années 60-70, ou encore l’Indienne Ketaki Sheth, 60 ans, qui photographie depuis la fin des années 80. A Certain Grace, The Sidi : Indians of African Descent est un photoreportage enlevé sur les descendants d’esclaves africains en Inde, une série présente dans les collections du MoMA. Mais surtout, ces rencontres dévoilent le travail du portraitiste nigérian Tola Odukoya, l’un des premiers de la période post-indépendance. Tombé dans l’oubli, ses archives ont été sauvées in extremis par son neveu musicien Ade Odukoya, avec le concours du photographe nigérian Uche James-Iroha. Des portraits au noir et blanc parfait, pris dans l’intimité de la société nigériane des années 50-60, entre fêtes de famille et soirées bien arrosées.

Si la biennale-fleuve des Rencontres a quelque peu tendance à submerger le visiteur, on espère une version « light » qui pourra tourner à l’étranger, comme cela a souvent été le cas les années précédentes. Selon la co-commissaire Astrid Sokona Lepoultier, « il y a des discussions, notamment à la Réunion où une proposition nous a été faite, mais rien n’est encore confirmé ». Certains espèrent plus de lien avec d’autres événements du continent, comme Sikasso Kazadi, journaliste malien installé à Kinshasha et co-organisateur du festival Lubumbashi Photo, ou encore les Rencontres de Marrakech et les Nuits Photographiques d’Essaouira, toutes les deux sur les starting-blocks pour un partenariat avec la biennale, à l’horizon de Marrakech Capitale de la culture africaine en 2020. Dans le Off, les sessions de discussions Talk Talk Talk, emmenées par Benjamin Füglister du Cap Prize et Anna Kuma du Uganda Press Photo, font déjà le job. Invité en compagnie du magazine Art Africa pour parler de la difficulté des publications d’art dans le contexte africain, Diptyk y a jeté sa bouteille à la mer.

Marie Moignard

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