[Books and days] Que signifie « créer » ?

C’est bien connu : a book a day keeps the doctor away! Pour égayer votre journée confinée, nos conseils lecture. Avec La Créativité de la crise, l’essayiste  Evelyne Grossman interroge ce qui fait œuvre et acte de création. Mais que signifie « créer »?

Si vous pensiez enfin savoir si la crise sanitaire était propice à la création, vous serez déçus ! L’essai d’Evelyne Grossman, La Créativité de la crise, publié aux Éditions de Minuit et rédigé avant la pandémie, s’intéresse surtout aux mécanismes du processus créateur. Analyse des plus passionnantes ! Un premier détour par la psychanalyse et l’anthropologie lui permet d’esquisser une distinction entre les actes de création et de procréation ; occasion au passage d’égratigner cette « obsession millénaire des hommes de s’approprier et de contrôler le pouvoir de fécondité, ce pouvoir de création des femmes ». Mais cette distinction est peu opérante pour essayer de circonscrire la spécificité même de l’acte de créer.

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Jackson Pollock dans son atelier

L’essayiste poursuit sa réflexion, en prenant appui sur les philosophes de la déconstruction [Foucault, Deleuze ou Guattari] pour réfléchir à l’idée d’un « impersonnel créateur » battant en brèche la thèse selon laquelle la crise serait le détonateur de la création. « On imagine mal un poète surréaliste à court d’inspiration », s’amuse l’auteure en évoquant le processus de l’écriture automatique ou la puissance jubilatoire que peut revêtir l’acte de création lorsqu’il est porté par une pulsion de vie débordante. Comme en témoigne l’exemple du peintre Jackson Pollock qu’elle convoque alors : « Qui n’a pas vu le peintre Pollock (les vidéos abondent) debout, penché sur sa toile couchée au sol s’animant sous la pluie de giclures et de coulures de peinture qu’il déverse sur elle, ne sait pas ce qu’est la jouissance créative. » 

Ne serait-ce pas dès lors le processus créatif lui-même qui serait au cœur de la notion de crise, et non l’inverse ? Processus dont l’essayiste montre qu’il est toujours sous la menace de succomber à une « calcification » ou « une pétrification progressive des processus en jeu ». « La crise de la création, explique-t-elle, surgit précisément quand le processus créateur s’immobilise en sujet. […] Il n’est certes pas donné à tout monde, ajoute-t-elle, de pouvoir endurer l’instabilité, l’insécurité qu’exige toute création, les formes de déformation (d’égarement…) qu’elle déchaîne, voire aussi l’incontestable jouissance que provoquent ses renversements. » 

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La sculpture Maman de Louise Bourgois

L’artiste et tout créateur trouveraient, selon Evelyne Grossman, leur raison d’être dans un état d’insécurité ou de déséquilibre permanent, dans ce moment énigmatique où tout peut basculer. On le sait, l’origine grecque du terme de crise renvoie à l’univers médical et désigne ce moment paroxystique où le malade, en proie à la fièvre, peut tout autant sombrer dans la guérison ou l’aggravation de ses symptômes, dans « ce moment décisif d’incertitude » qui serait au cœur de l’acte créatif. Les destins d’artistes et de poètes ayant sombré dans la folie – d’Artaud à Nietzsche en passant par Van Gogh ou Hölderlin – en portent témoignage. Si elle emprunte le plus souvent ses exemples à la littérature, l’essayiste s’autorise des incursions convaincantes dans les arts plastiques, à l’image de l’analyse qu’elle donne alors de l’univers de Louise Bourgeois : « Ce que Louise Bourgeois calcule sans arrêt dans ses œuvres, commente-t-elle, est très exactement  ce rapport difficile à trouver entre équilibre et déséquilibre : échelles en aplomb précaire, béquilles redressant les chairs, poids et contrepoids (mollesse et dureté, concave et convexe, gigantesque et minuscule, homme et femme, architecture et corps…) […] ».

In fine, c’est la valeur même de l’œuvre d’art, au-delà du processus créateur lui-même, que l’auteure nous invite à interroger, en incitant tout spectateur ou lecteur à affronter de son côté l’incertitude de « l’interprétation créative ». En citant Nietzsche, Evelyne Grossman conclut en affirmant qu’en art justement, « il n’y a pas de valeur en soi, toute valeur se crée, s’expérimente, dans l’équilibre instable du désir et du rejet ». 

Evelyne Grossman, La Créativité de la crise, Les Éditions de Minuit, p.128, mars 2020, 200 dhs
Olivier Rachet

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